Belém : chroniques du Forum Social Mondial (février 2009)

L’événement

Par Emmanuelle Reungoat, Chercheuse en science politique à l’Université Paris 1, membre de la Fondation Copernic

 

 

Comme il se doit, à la une de l’actualité mondiale cette semaine, loin devant le sourire du 44è président (à se présenter en rupture des 43 précédents) et les résultats de la 22è journée de ligue 1, vous trouverez l’événement, la une, le choc de la semaine. LE sujet de conversation qui occupera toutes les rédactions à partir de demain. Cette actualité d’envergure internationale, et qui augure de figurer dans le Top Ten des sujets les plus traités de la semaine prochaine, tient en cinq lettres : BELEM. C’est quoi Belém ? Belém, capitale de l’Etat du Pará, extrême nord du Brésil, accueille du 27 janvier au 1er février le Forum Social Mondial. Autrement dit, le rendez-vous mondial des « altermondialistes » comme on les appelle (et comme ils le récusent parfois). Après Nairobi en 2007 ou Porto Allegre qui a marqué les mémoires de 2001 à 2005, Belém sera cette semaine le théâtre de la rencontre mondiale des forces du mouvement social, les plus internationaux des alters. Ce sont donc les associations, les réseaux, les ONG, les syndicats de (presque) tous pays qui se retrouvent pour échanger, débattre, proposer et (se) mobiliser ensemble, sur tous les thèmes et sur tous les tons, sur tous les peines et sur tous les fronts. Car il s’agit de parler de climat comme de démocratie, de guerre comme de travail, d’éducation, de droits, de paix et de pain, d’art et d’émancipation, de nouvelles formes de lutte aussi et, évidement, de la star des Top Ten médiatiques la moins sexy du moment : de la crise et de ce que l’on peut en faire. Car certains ne sont pas loin de penser qu’on peut justement en faire quelque chose de séduisant, de croustillant, une arme de transformation massive se murmure t-il. En tout, on atteint les 2000 séminaires et ateliers ou rencontres, l’alter va devoir se faire ubiquiste.

En un mot, le FSM 2009 (http://www.fsm2009amazonia.org).

Or…au cas où vous parviendriez à passer à côté de l’Evènement dans la grande multiplicité des couvertures médiatiques qui caractérise notre hexagone de la diversité, au cas où vous seriez débordé par les arbres qui tombent et autres remaniements ministériels -personne n’est parfait- vous trouverez ici un petit coin d’Amazonie. Chroniques sur le vif, interviews, conversations, enjeux, décisions et déboires du World Social Forum. Voila ce que vous propose cet espace le temps d’une semaine brésilienne où, au son de la samba, j’irai de ville en ville (et de rencontre en rencontre) pour apprendre le pas du WSF.

Rejoignez-moi, rejoignez-nous car les alters sont attendus par milliers. Mais d’abord, il faut traverser l’Atlantique… Allez, comme on dit à Rio, Tchau !


FSM 2009 : Les enjeux de la 8è rencontre internationale des Alters

Qu’est-ce qui nous attend à Belém ? D’abord 29-30° en moyenne, certes les altermondialistes ne perdent pas le nord : ils le fuient. Et dans la cité aux portes de l’Amazone, c’est l’été. Un été avec 80% d’humidité dans l’air, soit une des villes avec le plus de précipitations au monde. Climat tropical. C’est simple soit on sue, soit on prend une averse, le Forum s’annonce arrosé. Mais trêve de cachaça et autre caipirinha, les alters viennent aussi avec des interrogations et des débats pleins les bagages. Car, pour répondre à la crise, c’est la nature même du mouvement et son avenir qui sont en question dans ce 8è opus mondial.

Quelques échos d’une réunion organisée par Espace Marx, Attac et la Fondation Copernic le 17 janvier à Paris en sont l’image : http://www.humanite.fr/+-L-Humanite-des-debats. Le thème ? Faire le point sur le processus des Forums tout simplement. Car le mouvement « alter » se fait de plus en plus autoréflexif. Et notre question se transforme alors pour devenir : Belém, qu’est-ce qu’on en attend ?

Les enjeux

Si jusqu’ici le mouvement a limité les débats stratégiques sur sa nature et ses objectifs, pour éviter au maximum les risques d’éclatement tant les organisations qui le composent sont différentes en terme de culture nationale, politique et idéologique parfois, le temps semble venu de « repenser » le mouvement. C’est ce qui fait fumer en ce moment, le cerveaux des alters. Car cette diversité qui fait l’originalité et la valeur du mouvement est aussi son handicap.

Faits d’armes

Certes, le mouvement alter peut revendiquer quelques faits d’armes à son actif. Les manifestations mondiales de 2003 contre la guerre en demeurent un des points d’orgue. Des mobilisations plus localisées comme la bataille contre la directive Bolkenstein en Europe sont aussi épinglées au tableau de chasse. Et puis, le forum a également contribué à construire le mouvement syndical international, même si les orientations respectives ne sont pas toujours convergentes (c’est un euphémisme). Mais à l’heure du bilan puisque l’on approche ici des 10 ans du processus des forums, celui-ci n’a pas permis la convergence de stratégies et de mobilisations fédératrices sur le long terme.

Or, la réponse à la crise mise en place par les classes dominantes et dirigeantes, notamment dans la cadre du G20, exige pour beaucoup d’alters, une réplique offensive et organisée. Il ne s’agit de rien de moins que de peser dans le rapport de force qui va s’engager, au niveau local et mondial, pour définir la réorganisation de la vie sociale et économique et leur régulation. Pour ce faire, on entend dans les tuyaux de plusieurs « orgas » qu’une refondation du consensus portant sur les principes de base du Forum est nécessaire.

Trancher quelques nœuds gordiens à la machette

Les divergences au sein du mouvement se déclinent en deux débats que l’ambiance exotique de l’Amazonie permettra peut-être de trancher à la machette : le contenu et le cadre de la réponse à apporter à la crise. Autrement dit donc, la question idéologique et celle du rapport au politique (sur celle-ci : http://www.humanite.fr/Face-a-la-crise-quel-altermondialisme).

La place de l’action politique est donc en train de refaire surface au sein du mouvement et une position semble émerger en France au travers de l’idée que, pour peser, le mouvement doit dépasser son cadre actuel et reconsidérer son rapport aux forces politiques. Mais le forum s’est construit dans l’indépendance par rapport aux partis et aux gouvernements (voire dans une méfiance généralisée à l’égard du pouvoir) et c’est là une des caractéristiques fortes de son identité, proclamée dans sa charte des principes :

(http://www.forumsocialmundial.org.br/main.php?id_menu=4&cd_language=3).

La méthode reste donc à créer pour trouver une articulation possible. On parle ici de « front », là de « coopérations renforcées » pour caractériser cette alliance possible du mouvement et des forces politiques. Le millésime 2009 devra donc faire preuve d’imagination.

Mais ce n’est pas tout : si la crise alimentaire fait rage, le pain ne manque pas sur la planche de nos belémistes. Cadre et contenu de la réponse font aussi débat au sein du mouvement. C’eut été trop facile… Faut-il agir au niveau national, supranational, international ? Et surtout quelles politiques faut-il reconstruire face à la crise : régulation ou rupture ? Des formules évocatrices trainent dans les piles de textes qui dorment encore dans les valises (plus pour longtemps)…décroissance, démarchandisation. Une des alternatives qui se pose est bien là : soutenir la relance d’un keynésianisme ou « néo-keynésianisme » (l’alter est un grand néologiste devant l’éternel) avec une plus grande redistribution, des taxes (sur les transactions financières par exemple) et une régulation de la finance et des marchés…. ou « abandonner », « distancer », « dépasser » -peut importe l’énoncé- il s’agit bien de rompre avec le capitalisme.

Si la conviction partagée par tous est bien qu’« um outro mundo é possivel », reste donc à le définir et à se donner les moyens de sa mise en place. Comme si le Forum ne s’annonçait pas assez chaud comme ça.


Une longue marche souriante

C’est une manifestation souriante, puissante et dynamique qui a empli les rues de Belém au son des sifflets et des sambas hier. La foule était au rendez-vous et le FSM a pu faire montre de sa force puisque pas moins de 100 000 personnes ont pris part à cette déambulation aux airs de carnaval. Autrement dit si cela se vérifie, Belém serait un grand cru puisque Nairobi en 2007 avait reçu 50 000 participants.

Des larmes au rire

Colorée, rythmée, bruyante et dansante, c’est une manif indubitablement brésilienne, qui s’est déversée dans la ville. Noyées sous les trombes d’eau en début d’après-midi, les rues centrales ont ensuite été submergées par une foule joyeuse, inondée de soleil à nouveau. Les militants ont rivalisé d’imagination pour donner de la couleur et de la voix à leurs causes au rythme des batucadas et des fanfares. Ici malheurs et revendications sont traités par le rire et les cris. Les manifestants sont parfois tellement chamarrés qu’on n’a pas assez d’yeux pour regarder. La manifestation est aussi très étendue, on a beau essayer de la remonter, impossible de saisir le bout de cet autre monde.

Si les brésiliens dominent en nombre, les délégation sud-américaines sont également importantes. L’autre monde est en marche et montre sa force et les différentes composantes du mouvement sont bien présentes : écologistes de tout poils, travailleurs de tous pays (ou presque), défenseurs des droits humains, syndicalistes et partis notamment sud-américains défilent (on a aperçu quelques vaillantes banderas de nos « alternatifs » dans la foule). Un bus discothèque se ballade à côté des brésiliens en lutte contre l’esclavage moderne au travail, particulièrement répandu dans les exploitations agricoles.

Les féministes, particulièrement présentes, ont été très remarquées. Venue en nombre et revendiquant une énergie sauvage les diverses organisations s’étaient regroupées derrière la marche mondiale des femmes.

C’est que leur condition dans les pays du sud se prête à la revendication : information sur leurs diverses situations, éducation, droit à l’avortement ou reconnaissance de l’homosexualité par exemple en constituaient des thèmes forts.

Les alters sont-ils devenus dengue ?

Enfin c’est bien l’Amazonie (qui constitue thème de la 3è journée du Forum d’ailleurs) et ses luttes qui furent les plus omniprésentes : dénonciation de la déforestation, protection des populations, critique des conditions des travailleurs en étaient autant de déclinaison. Sans doute possible, les plus remarqués du défilé sont les indigènes. Leur marche toute particulière, en troupe serrée, plumes, peintures d’apparats et instruments artisanaux en main était à l’image de leur revendication : la défense de leur culture et de leurs modes de vie (souvent très autonome). Baignés dans la fumée d’un encensoir purificateur, ils ont fait forte impression sur les autres alters. A 18H, l’obscurité commence à envelopper Belém et le cortège n’en finit pas de se dérouler, faisant crier les klaxons de la métropole gonflée de bus et de taxis rongeant leurs freins aux carrefours. La nuit tombante s’annonce réparatrice pour beaucoup mais pas pour tout le monde, à l’intérieur des bus, fanfares et passagers dansent parfois encore et semblent n’avoir aucune envie de s’arrêter. Le mot de la fin sera pour un socialiste portugais qui s’exclame en partant : « Vraiment, une des plus belles manif que j’ai jamais faite ! Je crois que je ne voudrai plus jamais en faire d’autres en Europe, je les trouverai toutes fades ». On espère qu’il se trompe.


Ambiance de Forum

Le matin, les séminaires et activités commencent dès 8H30. Autant dire que pour y arriver, il faut vraiment se lever tôt. Car dans les rues, le trafic est lent et sous l’atmosphère lourde, la circulation est rapidement bouchée aux abords des sites. Le premier problème du forumiste sera donc de les rejoindre. A Caracas, Chavez, il avait mis à disposition des bus gratuit, grogne une routarde des forums. Dès 8h, la circulation est définitivement asphyxiée et les participants commencent leur journée par une petite marche à 30°.

Le forum implanté au milieu de quartiers qui prennent rapidement des airs de bidonvilles. Terre battue au sol, trottoirs défoncées, toits en tôle et en bois. Les numéros de rue sont parfois peints sur des cahutes délabrées..ou jamais construites, devant lesquels des petites brésiliennes jouent à l’élastique. Evidemment, à se balader au Brésil, comme dans beaucoup de pays d’Amérique du Sud, on sent l’urgence du slogan. L’autre monde n’est plus possible, il devient nécessaire.

A l’approche des sites, l’encadrement policier est conséquent, comme lors de la manif. Car il s’agit aussi de protéger les participants dans un ville pas toujours réputée pour sa sécurité. ON avance. Des affiches publicitaires du PT de Lula souhaitent la bienvenue « aux citoyens du monde ».

Feeling of the Forum

Le forum se déroule sur le site des universités de la ville. Entre les bâtiments nombreux et éloignés, la végétation est luxuriante (rien d’étonnant à cela avec les cordes qui noient les participants chaque début d’après-midi). Et pourtant, au forum il fait soif. On se parle avec des gouttes de sueurs sur le nez et on tuerait bien un capitaliste pour un verre d’eau. Le campus est tellement étendu qu’il est difficile d’embrasser les multiples activités et thèmes proposés. Frustrant le forum il faut rationnaliser son temps. Et puis, en cherchant son séminaire amazonien, on se laisse happer par un chant, un attroupement autour d’une fanfare, quelque évènement culturel qui surgit (qui nous fera revoir notre pratique du parapluie).

On reprend la route sous des chants d’oiseaux jamais entendus, pour arriver dans un vaste marché semi couvert. Les associations y tiennent leurs stands. La pléthore de livres et de revues qu’ont y trouve rempliront bagages et les futures soirées de alters, de retours dans leurs pénates. Les stands sont aussi des lieus de retrouvailles et de rencontre. Carte et carnet d’adresse sont deux outils nécessaires au forumeur accompli. On boit donc on peu de lait de coco on refaisant le droit du travail et on repart. Aujourd’hui l’Amazonie est à l’honneur et les séminaires thématiques développent les problèmes de la déforestation, de la souveraineté des populations, des cultures transgéniques et de la situation des indigènes. Il sera également question de l’UNASUR, l’Union des nations sud américaines crée en mai 2008 qui ambitionne de régler les problèmes au Sud du continent sans passer par l’organisation des états américains où siègent les USA. Certaines activités du Forum pourront être suivie par les plus motivés sur la « télé » du FSM :

http://www.wsftv.net
Enfin, ce soir, la journée se termine par un show de Séu Jorge (http://seujorge.com/blog/home.php) chanteur brésilien, acteur parfois, dont le son a déjà dépassé les frontières. Il imprimera son rythme au forum à coup de samba-pop. Ca c’est pour donner envie aux profanes de devenir alter.


Belém : l’Anti-Davos.

Qui veut entrer dans l’histoire ?

C’est une ambiance de fête populaire qui entourait le « Hangar » de Belém hier soir. Protection policière, écrans géants, pop corn et sandwitchs en tout genre encadraient la queue de plusieurs centaines de mètres de ceux qui cherchaient à entrer dans…l’histoire. Car à l’intérieur le meeting prend des airs d’exception : ce n’est pas moins de cinq chefs d’Etat qui vont se partager la tribune devant une salle comble et surchauffée. Evo Morales (Bolivie), Rafael Correa (Equateur), Fernando Lugo (Paraguay), Hugo Chavez (Venezuela) et évidemment le brésilien Lula vont se succéder à la tribune pour enflammer la salle en appelant à l’éviction du capitalisme, sous l’égide de l’unité, maître mot de la soirée.

C’est le président Bolivien, très applaudi, qui s’élance le premier, fort du succès de sa nouvelle constitution : « un verrou posé au capitalisme qui met fin à l’ordre ancien », ratifié par référendum la semaine passée. Car c’est bien à un autre monde « réuni ce soir » que l’orateur au profil indigène appelle, en insistant par exemple sur la nécessité de nouveaux indices d’évaluation où le degré de distribution des richesses d’un pays pourrait remplacer le PIB. Morales lance encore que ce Forum devra marquer le début d’une coordination permanente des mouvements sociaux. Le ton est donné et il ne baissera pas d’intensité. C’est bien à une mutation radicale du système que les différents leaders appellent.

El fin de « La longua et trista noche del liberalismo » « Companeras, companeros ! », comme le feront Lugo et Chavez, Correa insiste sur la possibilité d’une ère nouvelle : « Nous ne vivons pas une époque de changements mais un changement d’époque ». A la suite de ses camarades, Lula fustige le forum économique de Davos où « les responsables de la crise veulent de donner des leçons » et cherchent à sauver un système moribond. Pour Correa, « c’est la fin de la longue et triste nuit du libéralisme ! ». L’assemblée, presque exclusivement sud-américaine et plutôt jeune, est aux anges. Femmes et hommes, présents à part quasi-égales, écouteront jusqu’au bout des discours parfois fleuve. On parle de fonder le développement sur la qualité de vie plus que sur l’accumulation et on invoque la « pacha mama », la terre mère, symbole de la culture indigène mais aussi des valeurs de bien-être et de communauté avec le monde. Ca et là, les hochements de plumes dépassent de l’assemblée, côtoyant les casquettes rouges de la CUT, un des grands syndicats locaux.

A la fin de la soirée, le capitalisme en a pris plein la tête et le porte-monnaie. C’est tout le système qui veut être repensé pour créer « un socialisme du XXIè siècle », sur la base de coopérations locales et régionales, l’unité toujours, de planification nationales et de la suprématie du travail humain sur le capital. L’unité du Sud est un leitmotive alors que la réforme des institutions internationales, en particulier l’OMC et la Banque mondiale, son exigées. Tout comme la fin du veto au conseil de sécurité de l’ONU d’ailleurs. La mise en pratique de la Banque du Sud est valorisée (http://www.cadtm.org/spip.php?article2983). Cette nouvelle institution propre à l’Amérique latine et dirigée par un consortium des gouvernements devrait permettre la mise en place des projets communs, pour réaliser, comme le dit Chavez, une « économie en fonction des êtres humains » et non l’inverse.

Unidos, jamas seremos vincidos

Illustration de l’option « post-altermondialiste », dans le débat portant sur l’orientation stratégique à donner au FSM, l’offre d’alliance des mouvements sociaux avec les forces politiques présentée par ces leaders tout comme leur présence est aussi une reconnaissance et une force pour le forum, si celui-ci se montre capable de négocier sans y perdre son identité.

Dehors, il est minuit et la chaleur de la nuit brésilienne vous enveloppe. Certes, on n’a pas tout compris (on n’avait pas pensé à la traduction pour les non hispanophones…) mais on ressort avec des petits frissons. D’ailleurs ces étoiles que l’on aperçoit dans les yeux des latinos-américains donnent envie d’en être de cette grande expérience collective. Et on se prend à croire au changement de paradigme politique voire à être tenté communier avec la pacha mama. On en embrasserait presque un moustique.


Belem refait le monde.

Qui a peur de la crise financière ?

Alors que le gratin de nos forces vives économiques et politiques se réunit au frais à Davos, le gros du petit peuple bosse et sue à grosses gouttes dans l’hémisphère sud. Au menu de la journée, j’ai choisi de dévorer la crise financière avec vous.

Deux séminaires principaux s’y attaquent sur le campus de l’université où les peaux blanches sont devenues rouges (on les voit de loin, les alters du nord…). Les deux rencontres, qui visent à apporter « des réponses globales à la crise » s’étalent sur la journée, elles sont co-organisées par tellement d’associations, tant européennes que sud-américaines, que la page n’y suffirait pas. D’ailleurs la tribune est cosmopolite et la situation de chaque continent sera présentée. Mais c’est sur la possibilité de sortir du Forum avec un cahier de revendications communes qu’on cherche à insister. C’est bien là un des enjeux de Belém que de ne pas se limiter à un échange d’indignations sans lendemain.

Les principes sont clairs, la crise doit permettre une réforme globale et il s’agit de mettre la finance au service de l’emploi et non des capitaux. Le chapiteau est plein ce matin et l’assemblée studieuse, on prend des notes sur les propositions évoquées : la puissance de la crise financière remet en cause le système actuel basé sur le dollar, l’intérêt de la mise en place de monnaies régionales (déjà en expérimentation dans divers bloc régionaux, un exemple made in France : http://www.sol-reseau.org/) est plusieurs fois soulignée. On insiste aussi beaucoup sur le contrôle citoyen et la nécessité du contrôle public des banques. Les projets collectifs sont valorisés, à l’image des expériences souvent évoquées des communautés auto-gestionnaires nées de la crise au Vénézuela.

L’offensive contre le système doit être cohérente et des consensus émergent au cours de la discussion : il faut détruire les paradis fiscaux en exigeant la traçabilité des opérations et la fin du secret bancaire, pour pouvoir mettre fin aux évitements d’impôts et autres taxes. Là aussi l’exigence de réforme (radicales) des institutions financières internationales, OMC et FMI en tête, fait largement accord. Pour les alters, il faut faire de la monnaie un bien commun, géré par des instituions démocratiques. De même dès lors, les investissement doivent être régulés : l’idée est lancée d’une « licence sociale » pour les banques, garantissant la destination des investissements dans l’économie réelle et non dans la spéculation. En sortant du chapiteau, on voit de la petite fumée sortir des oreilles des participants tout sourire.

Rendez-vous après la pluie

Cet après-midi un changement de lieu est annoncé pour la suite (assez courant dans le Forum alors que l’architecte du campus descend en droite ligne de Dédale). La traduction ne pouvait être assurée…tant pis pour les absents de ce matin qui subiront encore une fois les joies de ce Forum plutôt…dispersé. Ici, les averses sont longues et denses comme un rideau de bambou mais elles ont le mérite d’être régulières, tombant à chaque début d’après-midi. Selon la mode locale, on se donne donc rendez-vous après la pluie ! On prend le temps d’une petite balade qui nous permet d’avaler à notre guise des jus de fruits étranges aux noms inconnus qui vous coulent dans la bouche comme du miel (le « cupuaçu » est a recommander). Après avoir ingurgité pour 5 Reals (2€, Forum-price !) la comida, composée d’un poulet frit assorti du trio gagnant local : riz-fèves-farine de manioc, on peut tout attaquer et ce n’est pas une petite crise historique et mondiale qui va nous faire peur. On repart accompagné d’un papillon vert fluo.

De retour au séminaire, il faut laisser une pièce d’identité pour obtenir l’appareil de traduction. Dans la petite boîte aux passeports, le monde est au rendez-vous : République du Cameroun, Republic of Korea, Royaume du Danemark…on y ajoute donc une pointe de marseillaise. Les échanges reprennent tout aussi denses, on a affaire ici à des militants qui connaissent leur sujet. A la suite des intervenants, beaucoup prendront la parole. Etat des lieux des discussions : l’analyse est largement répandue que la crise n’est pas que financière, mais systémique et globale et on souligne la convergence des crises, économique, écologique, sociale, etc. Les questions et propositions s’ajoutent : on interroge ainsi le rôle possible de l’Etat en Afrique où les pouvoirs centraux sont souvent corrompus voire dictatoriaux, on soutient la suppression des taux d’intérêt pour des prêts bancaires (à « taux zéro ») gérés par l’Etat ou les collectivités territoriales. La voix d’un économiste s’élève et pose la question du droit de régulation acquis par les actionnaires ayant acquis tant de pouvoir sur les destinées communes. Sa conclusion est simple : il faut s’attaquer à l’actionnariat !

Enfin, un syndicaliste brésilien insiste : « la lutte des travailleurs n’est pas que celle des travailleurs ». En faisant un peu de sociologie sauvage, et le paysage s’y prête, on pourrait dire que le FSM participe en effet au phénomène actuel de décloisonnement de luttes qui se sont longtemps ignorées : celle du mouvement ouvrier avec les autres mouvements sociaux plus récents tels les mouvements féministes, écologistes, régionalistes et les mouvements de jeunesse présents ici. Le FSM réalise cela, de manière limitée certes, car beaucoup de réseaux se rencontrent encore entre eux. Mais la proximité favorise l’échange et ce mélange des genres, qui constitue un enjeu politique réel, s’accompagne d’un décloisonnement spatial et international des différentes luttes. Finalement, une synthèse sera rédigée comme document de travail pour le dernier séminaire qui se poursuivra samedi. On sent ici une envie de sortir avec quelque chose. Work in progress…donc. D’ailleurs, prévoyants, les alters se donnent déjà rendez-vous pour le G20 de Londres, le 8 avril.