Ah, que la France est jolie !

Avril 2010, par Didier Gélot, économiste, membre de la Fondation Copernic, en PDF

 

La France des rentiers

La dernière livraison de la collection « Références » de l’Insee d’avril 2010 sur « Les revenus et le patrimoine des ménages » [1] comporte des données tout à fait inédites et très instructives sur les revenus des riches et des très riches, ces quelques 6 000 foyers fiscaux dont les revenus salariaux et ceux du capital ont explosés au cours de ces dernières années. Et encore, les données disponibles ne portent que sur la période 2004 -2007, c’est-à-dire avant que l’actuel président de la République ne vienne apporter de l’eau au moulin des Bolloré et autres Clavier et instaure le bouclier fiscal sous l’indigne argument qu’il vaut mieux accepter de ne pas taxer les plus riches que de les voir s’enfuir avec leur cagnotte vers les paradis fiscaux.

Si l’explosion des inégalités entre les plus riches et les plus pauvres avait déjà été pointée (cf.les travaux réalisés par Camille Landais [2]), les chiffres révélés par l’INSEE ont l’avantage de rendre officiel et mesurable ce que tout le monde avait bien compris. Il faut y voir là moins la volonté de transparence des services de Bercy que le résultat des pressions exercées par les organisations syndicales et les associations, comme le réseau Alerte contre les inégalités (RAI), qui ont poussé le Conseil national de l’information statistique (CNIS) pour que la France cesse de se distinguer par sa persévérance à occulter les données sur les inégalités. Espérons que cette première étude en appellera d’autres, que les données sur les revenus les plus élevés pourront être disponibles à tous et qu’enfin cessera le black out sur un sujet tabou.

On trouve toujours plus riche que soi [3]

Premier constat de l’Insee : la médiane des revenus des riches – qui coupe en deux cette population – (soit environ 1% des foyers fiscaux) se situe à plus de 110 000 €, mais avec des différences très fortes au sein de cette population. Ainsi, les 0,09 % des « très aisés », dans la terminologie de l’Insee, déclarent au fisc entre 226 000 € et 690 000 €, alors que les « plus aisés » (admettons qu’à ce stade il est difficile de qualifier des revenus aussi scandaleux) – soit 0,01 % de la population situent leurs revenus jusqu’à 13 millions d’€ par an (plus d’un million d’€ par mois) soit la bagatelle de 700 fois le revenu médian, près de 1 000 fois le Smic et 2 200 fois le RSA.

Cette hyper-concentration des revenus dans quelques poches bien garnies est encore plus insupportable si l’on regarde l’origine de cette richesse. Ainsi, les plus riches totalisent 5,5 % des revenus d’activité, mais surtout un tiers des revenus du patrimoine et près de la moitié des revenus « exceptionnels » (c’est-à-dire les plus values mobilières et immobilières, les primes sous toutes leurs formes – golden parachutes, golden Hello, et autres joyeusetés qui ont dernièrement défrayé la chronique).

Encore faudrait-il ajouter, comme le note pudiquement l’Insee, que seuls les revenus déclarés au fisc étant pris en compte, la réalité est bien évidement fortement sous-estimée du fait des exonérations, des exercices libératoires et globalement de tout l’arsenal des mesures fiscales permettant aux plus riches d’éviter de déclarer l’entièreté de leurs revenus.

Nicolas Sarkozy avait fondé sa campagne présidentielle sur le slogan « Travailler plus pour gagner plus » et sur l’idée qu’il était légitime que ceux qui se levaient tôt recueillent les fruits de leur labeur. Visiblement, ce qui avait pu contribuer au succès de sa campagne commence à ne plus convaincre grand monde, et encore moins ceux que la crise actuelle pousse au chômage et à la pauvreté. Mais il suffit de regarder plus précisément comment les riches s’enrichissent pour vérifier le caractère encore plus mensonger de ces déclarations. En effet, l’Insee constate qu’au fil des ans la part des revenus du patrimoine et des revenus dit « exceptionnels », qui d’ailleurs n’ont rien d’exceptionnels puisque ce sont toujours les mêmes qui en bénéficient, est de plus en plus importante au fur et à mesure que l’on monte dans l’échelle des revenus. Ainsi, la part des revenus du travail de 90 % de la population (et du chômage malheureusement pour certains) représentent environ 98 % de leurs revenus, alors qu’ils ne représentent qu’à peine plus de 50 % pour les 0,01 % les plus riches. Inversement, ces derniers fondent la moitié de leur richesse sur leur patrimoine et environ 30 % sur les primes, plus values etc. que chaque mois ou chaque année ils reçoivent de leur employeur. Dit autrement les riches s’enrichissent sans travailler.

Une autre manière d’illustrer ce propos est d’évaluer la part de ceux qui s’enrichissent uniquement par une appréciation des revenus du capital et pour lesquels les revenus du travail ne constituent qu’une part infime de leurs ressources financières. Selon l’Insee, un tiers des plus riches sont dans ce cas et ne vivent que des revenus du capital. Finalement les riches n’ont pas besoin de travailler pour s’enrichir et cette fois c’est l’INSEE qui le dit : il leur suffit de compter leurs sous en fin de mois. On est loin des tonitruantes déclarations sarkoziennes sur la valeur travail !

On est jamais mieux servi que par soi même, ou comment les plus riches sont exonérés de l’impôt

Le bouclier fiscal introduit par Nicolas Sarkozy a pour objectif affiché de réduire la pression fiscale sur les classes les plus aisées. Comme l’a déclaré sans rire sur France Inter le 1 avril (sic) un député UMP adepte du soutien à ceux qui en ont déjà le plus : « Le bouclier fiscal est une mesure républicaine… Pour un Euro gagné, pas plus d’un Euro d’impôt ». Le problème c’est que déjà scandaleuse en elle-même, cette mesure qui exonère les plus riches de la progressivité de l’impôt n’est même pas respectée. Et n’en déplaise à notre député payer l’impôt proportionnellement aux revenus est, bien au contraire, une valeur républicaine. Ainsi, les 1 % des personnes dont les revenus sont les plus élevés ne sont imposés qu’à hauteur de 25 % de leurs revenus. Les déductions d’impôt et les déductions et autres niches fiscales sont passées par là et ont réduit d’autant le taux moyen d’imposition des plus hauts revenus. Plus fort encore : pour un quart des 0,01 % des foyers les plus riches le taux d’imposition est inférieur à 15 % !!!

Dans le film « La vie est un long fleuve tranquille » avec la famille « Le Quesnoy » Etienne Chatilliez nous montrait une caricature de la bourgeoisie bien pensante. La réalité statistique est conforme à la fiction cinématographique. L’étude de Julie Solard nous révèle une très grande bourgeoisie qui habite très majoritairement en Île-de-France – 65 % contre 17 % – (gageons que si la statistique le permettait on pourrait les situer dans le triangle d’or « Auteuil, Neuilly, Passy » si bien caricaturé par les Inconnus). Il s’agit d’une population qui respecte les institutions et en tout premier lieu celle du mariage (76 % contre 59 %), et ou « Madame » ne travaille que pour alimenter son argent de poche : dans près de 90 % des familles riches l’homme est le principal fournisseur de revenu, contre 68% pour les autres ménages.

Quand y’en a plus y’en a encore

C’est la crise : 1 million de chômeurs vont se retrouver très vite éjectés des allocations chômage dont les critères d’attribution n’ont cessé au fil des ans de se restreindre, et plusieurs centaines de milliers d’entre eux vont se retrouver sans aucun droit (pas même le RSA). Leur seule possibilité sera de se retourner vers les organisations caritatives qui ont déjà vu leur taux de fréquentation exploser.

Mais ce n’est pas la crise pour tout le monde. Entre 2004 et 2007 la richesse a explosée. Le nombre de personnes dont le revenu dépasse 100 000 € annuel a augmenté de près de 30 % et même de plus 70 % pour ceux dont le revenu est supérieur à 500 000 €. En toute logique, les foyers soumis à l’ISF (dont le montant est pourtant bien insuffisant pour contrebalancer les inégalités de revenus) sont passés pour la même période de 336 000 à 528 000 soit une augmentation de plus de 60 %.

Mieux vaut être riche et en bonne santé que pauvre et malade

Comme on a pu le constater tout va bien, et de mieux en mieux, pour la famille « Le Quesnoy ». Merci pour eux. Par contre il n’en est pas de même pour les « Groseille » qui sont de plus en plus touchés par la crise et la paupérisation. Dans le bas de la distribution des revenus, la pauvreté mesurée au seuil de 40 % du niveau de vie médian par unité de consommation, c’est-à-dire ceux qui touchaient en 2007 moins de xx € par mois et représentaient environ xx de la population, voient leur situation empirée d’année en année.

Il faut dire que les minima sociaux, qui sont censés aider les personnes sans ressource, ne font que perdre de leur pouvoir d’achat depuis 20 ans. Alors qu’en 1990 le RMI représentait 49 % du smic, ce taux n’est plus que de 44 % en 2008, soit 5 points de moins. La différence est de 9 points pour l’Aide aux parents isolés (des femmes essentiellement), de 5 points pour l’Allocation de solidarité chômage et de plus de 6 points pour l’allocation pour les adultes handicapés. Déjà que le Smic lui-même avait perdu environ 0,4 point de pouvoir d’achat depuis le milieu des années 1980, ont voit bien dans quelle situation se retrouvent les plus pauvres.

De même, l’indicateur d’intensité de pauvreté qui mesure l’écart entre le niveau de vie médian de la population des pauvres (celui qui la divise en deux parties égales) et le seuil de pauvreté, est en hausse ces dernières années (18, 2 % en 2007). Dit plus simplement les pauvres sont de plus en plus pauvres. Il n’est donc pas étonnant que près de 15 % des personnes vivant en France renoncent à se soigner faute de moyens financiers et que l’endettement des ménages explose (+ 15 % sur la dernière année).

Les femmes qui élèvent seules leurs enfants, les jeunes, les immigres sont les principales victimes de cette société où les inégalités prospèrent et embellissent. Comparativement à un taux de pauvreté moyen de l’ordre de 13% [4], celui des familles monoparentales s’élève à 30 % (1, 6 millions de personnes), celui des jeunes à 18 % et celui des immigrés à 36 % (43 % pour les immigrés originaires du Maghreb et de l’Afrique Noire). Dit autrement près d’un immigré africain sur deux est pauvre ! Quand ils revendiquent leur droit à avoir un toit, ils sont expulsés des lieux d’habitation qu’ils occupent avec l‘aide des associations qui militent pour le droit au logement. Lorsqu’ils veulent travailler régulièrement et revendiquent une carte de travail, ils sont purement et simplement expulsés du territoire alors même que certains travaillent sans papier depuis plusieurs dizaines d’années.

Le bouclier fiscal, instauré par Nicolas Sarkozy, ne fera bien sûr qu’amplifier ces inégalités dont le caractère insupportable en temps de crise n’en est encore que plus flagrant. On peut donc s’attendre à ce que loin de se résorber, l’accroissement des inégalités constatées maintenant officiellement, augmente très fortement au cours de l’actuel mandat présidentiel… sauf si la mobilisation des salariés vient à bout de cette politique.


[1] http://www.insee.fr/fr/themes/docum…

[2] http://www.inegalites.fr/spip.php?a…

[3] Vielle maxime librement inspiré du poème de Jean de La Fontaine : « le Lion et le Rat »

[4] Soit 8 millions de personnes qui vivent avec un revenu moyen de XXX (Taux mesuré à 60 % du revenu médian)