Le passé qui oblige (juin 2010)

La réforme annoncée des retraites ouvre aux assureurs privés un marché neuf et baissera les pensions. Mais la retraite à 60 ans à taux plein, les 37,5 annuités, ne sont devenus « droits » qu’au terme des combats menés par les militants d’hier, les militants communistes d’hier, les syndicalistes d’hier, les libertaires d’hier, les féministes, les militants socialistes d’hier (quand tous les socialistes étaient encore socialistes). Chacun y pense suivant ses attaches.

Chacun les évoquant, mettra une voix, un visage, un geste improbable « pour un copain », des rires pour rien, des déceptions aussi, des collages à pas d’heure, des marchés, nos tracts sous le bras, la fatique parfois ; mais l’enchantement de militer ensemble.

Auprès d’Odette, 82 ans, secrétaire, qui dit : « toujours j’irai en manif, c’est ma famille ». Près de Jean, disparu, qui conservait tous les Monde Libertaire. Avec Jacques, ouvrier du livre, 78 ans, qui collait encore aux régionales. Il dit : « jusqu’au bout je me battrai, jusqu’au bout ». A se bagarrer, ils n’ont gagné ni postes ni carrières ; rien qu’une dignité. Odette fut cinq fois licenciée. Elle militait à la CGT. Elle aimait Rilke. Ils ont résisté, parce qu’ils n’y pouvaient rien, parce que, disait Jean, « c’est dans le sang, il est rouge ».

La civilisation du « tous ensemble », ils l’ont faites, celle où nos vies sont liées (et qu’exprime la retraite par répartition ). Je me souviens qu’en mai 1981, à Mitterrand, on y croyait pas. Pourtant tous les trois pleuraient. Jean a dit : « on est cons, on n’y croit même pas, c’est le champagne ». Chacun mettra d’autres noms, d’autres joies, ses peines, le même bonheur d’avoir milité coude à coude.

Ce passé nous oblige. Alors sur les retraites, perdre encore, nous n’avons pas le droit. Les militants d’hier ne mourront pas deux fois : une seconde fois, parce que ce qu’ils gagnèrent, Sarkozy l’efface. Nous comptions sur eux. Ils répondaient présents. Ils comptaient sur nous. Ils comptent sur nous.