« Tous les éléments qui ont produit la crise sont encore là. » (décembre 2011)

Europe | L’Humanité | 13.12.2011

« TOUS LES ÉLÉMENTS QUI ONT PRODUIT LA CRISE SONT ENCORE LÀ »

Pierre Khalfa est le coprésident de la Fondation Copernic. Le syndicaliste et altermondialiste décrypte un accord européen qui demeure dans le droit-fil de Lisbonne. Entretien.

Les orientations contenues dans le traité de Lisbonne portent-elles leur responsabilité dans la crise  ?

Pierre Khalfa. Elles sont tout à fait responsables de la crise actuelle en permettant à l’UE d’être sous l’emprise des marchés financiers. En interdisant particulièrement à la BCE de financer directement les déficits publics. Ce n’est pas une nouveauté puisque cela a été mis en place par Giscard en 1973… Cela a été repris intégralement dans les traités européens depuis.

Le gonflement de la dette publique a en réalité deux causes, d’abord la contre-révolution fiscale qui, depuis plus de dix ans, a obéré les recettes de l’État, avec des impôts de moins en moins justes et progressifs, un impôt sur les sociétés qui se réduit comme peau de chagrin, etc. Ensuite, vous avez eu, jusqu’à cette crise, des taux d’intérêt réels (hors inflation) supérieurs au taux de croissance, ce qui augmentait automatiquement le poids de la dette dans le PIB. La Cour des comptes a bien noté que pour l’essentiel l’augmentation de la dette est antérieure à la crise. Elle n’est pas le produit de la hausse des dépenses publiques, qui ont culminé à 55 % du PIB en 1995 pour revenir à un peu plus de 52 % en 2007.

Lisbonne devait pourtant être 
le «  point final  » de tout débat 
sur les institutions européennes.

Pierre Khalfa. Nous sommes en train de vivre un moment historique, hélas négatif, au sens où on assiste au parachèvement de la construction antidémocratique de l’Europe. Le seul aspect un peu positif contenu dans le traité de Lisbonne était le rôle accru accordé au Parlement européen, codécisionnaire avec le Conseil sur de nombreuses questions. Là, on revient en arrière à toute vitesse pour un système intergouvernemental piloté par deux pays, France et Allemagne, dans lequel un seul donne le la, l’Allemagne. C’est donc la droite allemande qui dirige l’Europe.

Y a-t-il de facto deux Europe, 
avec le pas de côté effectué 
par la Grande-Bretagne  ?

Pierre Khalfa. Je vois surtout l’idée d’une Europe de l’austérité permanente, antidémocratique, avec la Grande-Bretagne plus ou moins en dehors, mais il n’y a pas deux Europe au sens d’objectifs poursuivis différents. La Grande-Bretagne reste en dehors pour une raison essentielle, elle ne veut pas entendre parler des quelques tentatives de régulation de la finance qui sont évoquées. La forme juridique du futur traité n’est d’ailleurs pas clarifiée, traité intergouvernemental, traités bilatéraux…

Les changements qui seront apportés au traité de Lisbonne sont-ils 
de nature à endiguer la crise  ?

Pierre Khalfa. Absolument pas, la crise va rebondir, toutes les recettes qui ont amené à la catastrophe demeurent  : les restrictions budgétaires, le financement de la dette, les sanctions. Si on avait appliqué ces règles en 2008-2009, au moment de la crise financière, les États auraient été dans l’incapacité de sauver le système bancaire ou de faire le moindre plan de relance. La politique budgétaire se voit là exclue de toute délibération démocratique tant au plan national qu’européen. L’épée de Damoclès que font peser les agences de notation ne va pas disparaître non plus. Nous avons donc une politique monétaire accommodante pour les banques et punitive pour les États  ! Tout cela est en train d’aboutir à une récession généralisée et cela n’est pas traité actuellement. Tous les éléments qui ont produit la crise sont encore là.

À contrario, quels seraient 
les grands axes de refondation 
d’un traité européen  ?

Pierre Khalfa. En ce qui concerne la dette publique, il faut que la BCE puisse financer directement les déficits publics, puis, en ce qui concerne le stock existant de la dette, pouvoir la racheter sur le marché secondaire, comme elle a commencé à le faire, mais dans une proportion très insuffisante. Plus largement, il faut une politique économique tournée vers la satisfaction des besoins sociaux et la transition écologique. Ce qui suppose des investissements publics massifs, une harmonisation sociale et fiscale, soit une rupture radicale avec un traité qui, je le rappelle, interdit toute harmonisation fiscale et sociale. Un audit citoyen doit déterminer la part de la dette qui est illégitime (des taux exorbitants, par exemple) et donc devant être annulée. Les banques, enfin, doivent être placées sous contrôle social, afin qu’elles soient tournées vers l’activité productive, socialement utile, et écologiquement souhaitable.

Entretien réalisé par 
Lionel Venturini