Pour la disparition du Forum mondial de l’eau ? (avril 2012)

Tribune d’Anne Le Strat, présidente de Eau de Paris, membre de la Fondation Copernic, dans LeMonde.fr | Idées | Fondation Copernic | 03.04.2012

Le Monde.fr | Idées | Fondation Copernic | 03.04.2012

A l’occasion de la sixième édition du Forum mondial de l’eau (FME) à Marseille (du 12 au 17 mars), les enjeux liés à l’accès et à la distribution de cette ressource vitale ont retrouvé une actualité. Les données chiffrées sur les populations n’ayant pas accès à l’eau et à l’assainissement dans le monde, le taux de mortalité lié aux maladies hydriques, l’ampleur des pollutions qui touchent la ressource, l’acuité du stress hydrique, l’impact du changement climatique sur la disponibilité en eau et sur les catastrophes naturelles, etc., ont été une nouvelle fois répétées, commentées, analysées. Quelles réponses politiques la communauté internationale apporte-t-elle à ce sujet essentiel ?

La sixième édition du FME, pompeusement intitulée « Forum des solutions », aurait dû être le lieu où ces questions, débattues, rencontrent des réponses et des engagements fermes. Il n’en a rien été. Organisé tous les trois ans, le FME, cette fois encore, a pu sembler ambitieux, annonçant force intervenants et conférences, des centaines de sessions de travail, plus de cent délégations ministérielles, des milliers d’inscrits, des personnalités prestigieuses… Sans polémiquer sur les chiffres – certains ont compté plus de monde lors des différents événements organisés par le Forum alternatif – le succès n’était visiblement pas au rendez-vous. Moins de monde qu’attendu, des ateliers à moitié vides, une sous-représentation des chefs d’Etat, à commencer par le président français qui, au dernier moment, a annulé sa venue à la cérémonie d’ouverture, entraînant la désertion à la fois des autres chefs d’Etat, mais aussi des ministres français. Avant même l’ouverture, un projet de « déclaration ministérielle » était communiqué à quelques happy few, projet qui fut adopté, inchangé, en grande pompe, mais qui relevait du catalogue de bonnes intentions et de principes généraux plutôt que de politiques effectives à mettre en œuvre.

On avait pourtant insisté sur l’importance d’organiser ce forum en France, pays qui s’enorgueillit de son modèle de gestion de l’eau, soi-disant exportable à travers le monde cette fameuse « école française de l’eau », dont nos deux multinationales Veolia et Suez seraient les acteurs majeurs. « C’est une double aubaine qui se présente : imposer ses champions sur un marché de plusieurs dizaines de milliards de dollars potentiels et devenir un acteur politique majeur face à cette question diplomatique cruciale. Ce n’est donc pas par hasard si l’organisation française du forum est directement pilotée par le secrétaire général de l’Elysée », écrivait un magazine national, qui concluait sur Nicolas Sarkozy, censé y « prononcer l’un des discours importants de sa campagne. » Cette franchise aura le mérite de finir de convaincre ceux qui croyaient encore que ces forums, organisés par le Conseil mondial de l’eau, lui-même présidé par le dirigeant de la Société des eaux de Marseille, filiale de Veolia, sont des manifestations affranchies de l’intérêt marchand, où tous les points de vue sont appelés à s’exprimer. Il est ainsi significatif que la ville de Paris ait été si peu sollicitée par les organisateurs institutionnels français pour présenter son modèle de gestion publique et les nombreuses avancées en termes d’économie, de qualité de service, de gouvernance participative (le thème de la gouvernance était pourtant un des thèmes centraux évoqués) rendues possibles par le retour en gestion publique. Il faut croire que l’expérience de la capitale du pays hôte était de peu d’intérêt. Ce n’était, heureusement, pas l’avis des acteurs étrangers qui, eux, se sont montrés très intéressés par le cas parisien. Coïncidence, certainement, sans rapport avec le fait que les plus grosses multinationales de l’eau sont françaises…

Réunir la communauté internationale des acteurs de l’eau pour arrêter des plans d’action est néanmoins un principe à défendre, mais auquel l’organisation actuelle ne saurait répondre. Sa légitimité est en effet sujette à caution, fortement contestée par nombre d’acteurs. Les recommandations issues des forums n’ont pas de valeur juridique et ne font l’objet d’aucun suivi politique entre deux éditions. Ainsi le droit à l’eau avait été un thème fort du Forum de Mexico en 2006, de celui d’Istanbul en 2009, il a enfin été inscrit dans la déclaration finale du Forum de Marseille. Quelle avancée ! Pour mémoire, une résolution de l’ONU a reconnu ce droit fondamental en juillet 2010, en lui donnant, de fait, une portée juridique internationale. A l’initiative de la Bolivie, offusquée, comme d’autres, de ne pas voir ce droit reconnu lors du précédent forum, celui de 2012 se contente donc de reprendre, un peu tard et sur un mode purement déclaratif, une résolution onusienne.

Si l’on considère que l’eau mérite mieux que des grand-messes sans ligne directrice lisible pour les acteurs concernés, sans engagement réel et sans impact, il est plus que temps de la doter d’une instance internationale légitime et crédible, sous l’égide de l’ONU. Plus d’une vingtaine d’organismes traitent de l’eau au niveau onusien. Il s’agit, certes, d’un enjeu transversal, multisectoriel, mais il est aujourd’hui fondamental qu’existe une OME (Organisation mondiale de l’environnement) qui fasse pendant à l’OMC, acteur multilatéral. Une OME qui aurait l’eau parmi ses axes centraux, et serait habilitée à organiser, enfin, une conférence onusienne sur ce sujet qui constitue un véritable défi pour l’avenir de l’humanité et de notre planète.

Anne Le Strat, présidente de Eau de Paris et membre du Conseil d’orientation de la Fondation Copernic, a coordonné la Note Copernic Manifestes pour l’eau publique (Editions Syllepse, 2008).