La Conférence sociale pour l’emploi doit traiter de l’emploi des femmes ! (juin 2012)

Par Esther Jeffers, économiste, membre du Conseil scientifique d’Attac, Christiane Marty, ingénieure, membre du bureau de la Fondation Copernic.

Le Monde.fr | 04.06.2012

Le gouvernement a programmé en juillet une grande Conférence sociale pour l’emploi, réunissant les partenaires sociaux. Au menu, figure particulièrement l’emploi des jeunes et des seniors. Mais pas l’emploi des femmes. Si la formation d’un gouvernement paritaire et la création d’un ministère des droits des femmes avaient donné un signal positif pour les féministes, l’absence du thème de l’emploi des femmes en tant que tel dans une Conférence dédiée à l’emploi contrarie fortement ce premier signal. Faut-il rappeler que les femmes constituent près de la moitié de la population active, mais plus de la moitié des chômeurs ? Qu’elles forment le gros du bataillon des travailleurs pauvres et des précaires ? Qu’elles représentent 82 % des salariés à temps partiel ? Les femmes sont près de deux fois plus souvent au SMIC que les hommes. Malgré une progression continue, leur taux d’emploi reste inférieur de près de 10 points à celui des hommes, sans autre raison que la persistance des stéréotypes sexistes. Leur salaire moyen est inférieur de 27 % à celui des hommes et de 19% si on ne considère que les emplois à temps complet.

L’écart salarial entre les sexes ne diminue plus depuis le milieu des années 1990, malgré l’existence de plusieurs lois pour l’égalité salariale et d’un accord national interprofessionnel signé en 2004 par toutes les confédérations syndicales et par le Medef : cet accord reconnaissait qu’au moins 5 points de l’écart de salaires est imputable à de la discrimination et portait un engagement formel à une réduction significative de l’écart de rémunération, y compris par des « actions spécifiques de rattrapage progressif » des rémunérations des femmes. Mesures indispensables mais qui n’ont été qu’exceptionnellement mises en œuvre.

De plus, alors que les femmes ont déjà des pensions en moyenne très inférieures à celles des hommes, la loi de 2010 sur les retraites les a particulièrement pénalisées à travers le recul des deux bornes d’âge et la confirmation de l’allongement de la durée de cotisation exigée. La Commission européenne, qui pourtant encourage ces réformes sur les retraites, attire en même temps l’attention sur le risque plus élevé de pauvreté pour les retraités et particulièrement pour les femmes !

L’égalité entre les femmes et les hommes n’est pas seulement un objectif de justice sociale, ce qui serait en soi suffisant pour la placer au rang des priorités politiques. C’est aussi un moyen de relancer l’emploi et l’activité économique, ce qui reste encore méconnu ou négligé. Pour ne prendre qu’un exemple, avoir un objectif de taux d’emploi des femmes égal à celui des hommes implique de créer des emplois visant à satisfaire les besoins sociaux, en termes de modes de garde pour les jeunes enfants et de services auprès des personnes dépendantes. C’est en effet le manque de disponibilité de ces services qui constitue l’obstacle principal à l’emploi des femmes, ou qui les contraint à se satisfaire d’un emploi à temps partiel. Le développement de tels services et de crèches publiques est à même d’initier un cercle vertueux autour d’une relance d’activités tournées vers la satisfaction des besoins sociaux, favorable à l’égalité entre les sexes, et représentant un fort potentiel de création d’emplois (non délocalisables). La qualification des métiers de ces secteurs doit être reconnue, et ils doivent sortir du label « féminin » pour s’adresser aux hommes comme aux femmes.

L’OCDE vient d’ailleurs de le reconnaître dans un long rapport qui montre en quoi s’attaquer aux inégalités entre les femmes et les hommes permet de stimuler la croissance. Ce rapport souligne que « l’égalité des sexes en matière d’éducation, d’emploi et d’entrepreneuriat » engendrerait de nouvelles sources de croissance économique, »croissance à long terme, solide, durable et bénéfique pour créer une société plus juste ». En décembre 2009, c’était la Commission européenne qui publiait un rapport affirmant le potentiel de l’égalité entre les femmes et les hommes pour sortir de la crise. Était citée une étude récente d’experts établissant que « l’élimination des disparités entre les femmes et les hommes dans le domaine de l’emploi pourrait entraîner une croissance du PIB de l’ordre de 15 à 45 % » selon les pays, et 20 % pour la France. Fait notable, la Commission soulignait aussi que « la qualité de l’emploi est le meilleur rempart contre la pauvreté et l’exclusion sociale ».

L’objet ici n’est pas de discuter de ce chiffre qui, même s’il était surévalué, n’en témoigne pas moins de l’impact potentiel de l’égalité entre les sexes. Il n’est pas non plus de valider la croissance du PIB comme étant un objectif en soi. Nos préoccupations se fondent sur la légitimité, pour l’intérêt collectif, d’une activité économique satisfaisant prioritairement les besoins sociaux et environnementaux. Cela implique le lancement urgent de politiques pour réaliser concrètement l’égalité femmes-hommes. C’est pourquoi la dimension de l’emploi des femmes doit être inscrite en tant que telle à l’agenda de la Conférence sociale et les associations qui travaillent sur ces thèmes doivent y être associées.


Esther Jeffers, économiste, membre du Conseil scientifique d’Attac,
Christiane Marty, ingénieure, membre du bureau de la Fondation Copernic.