Séminaire de la Fondation Copernic : saison 2012-2013 (septembre 2012)

Après huit années d’activité au Collège International de Philosophie, à Polytechnique puis à Ulm, et parce que le travail d’analyse intellectuelle est chose trop sérieuse pour rester reclus dans l’entre-soi des intellectuels de métier, le SÉMINAIRE DE LA FONDATION COPERNIC continue de vouloir désenclaver recherches et réflexions en sciences humaines et sociales pour les faire partager à une audience large, et par là aider à une diffusion plus ample de ces travaux comme de pratiques sociales novatrices.

La saison 2012-2013 du Séminaire Copernic, soutenue par la revue Mouvements et le programme ANR UTOPIES19, sera cette fois centrée sur les « Pensées et pratiques d’émancipation », avec le souci d’aménager des rencontres, souvent inédites sinon improbables, entre historiens, philosophes, sociologues, économistes, d’une part, élu-e-s, syndicalistes, cadres associatifs, acteurs politiques et sociaux, d’autre part, pour permettre que les théories anciennes ou modernes visant à « l’émancipation » (sous tous ses aspects, juridique, social, écologique, économique, technologique, de genre…) sortent de l’oubli ou de l’ombre où elles sont d’ordinaire reléguées.

Il s’agira d’engager la construction d’un cadre de réflexion générale et historique qui permette une meilleure appréhension de pratiques alternatives souvent mal connues et qualifiées d’utopiques. Nous voulons, chaque mois, débattre sans exclusive des utopistes du XIXe siècle ou des formes alternatives d’entreprise imaginées au XXe, des modalités de l’organisation du travail, d’économie et de gestion, jusqu’aux problématisations neuves sur les relations entre humains et non humains. Les analyses croisées dans le cadre de ce dispositif d’échange devraient apporter de nouvelles perspectives pour interroger et inventer la « modernité ».

La revue Mouvements a également le projet de réunir tout ou partie de ces interventions à l’occasion d’un numéro thématique, fin 2013, qui portera plus largement sur la « transition ».

Vous êtes invité-e-s à participer nombreux à cette réflexion et cette élaboration collectives.

L’ÉQUIPE : Vincent Bourdeau, Caroline Guibet Lafaye, Pierre Khalfa, Claire Le Strat, Olivier Michel, Willy Pelletier, Anna Zielinska.

LE LIEU :

Bourse du travail
Salle Louise Michel (sous-sol)
3, rue du Château d’eau
75010 Paris
M° République

Un mardi par mois, de 19h à 21h30.

Entrée libre dans la limite des places disponibles.

LE CALENDRIER :

1ère séance, 11 septembre 2012 : L’utopie est-elle émancipatrice ?
Invité-e-s : Isabelle Fremaux (Les Sentiers de l’Utopie, avec John Jordan, Editions ZONE/La Découverte, 2011), Pierre Macherey (philosophe, De l’Utopie !, De l’incidence éditeur, 2011)

Qu’avons-nous à l’esprit quand nous parlons d’utopie : une idée qu’il faut fuir du fait de son caractère inatteignable et nécessairement frustrant, ou la proposition d’un idéal social vers lequel tendre ?
Qu’est-ce qu’une utopie aujourd’hui ? S’agit-il d’une société idéale, telle qu’elle émerge dans les écrits philosophiques classiques ? Ne peut-on établir qu’est véritablement utopique le prétendu consensus sur lequel repose la société capitaliste, fait de promesses de stabilité irréalisables ?
Le sens de ce terme doit être repensé, discuté, pour aider à la formulation des attentes relatives à la société à venir.

2e séance, 9 octobre 2012 : Les utopies sont elles condamnées à l’échec ?
Invité-e-s : Bernard Lacroix, Serge Halimi, Pierre Musso

Après avoir questionné le concept d’utopie, ses formes plurielles de réalisation ici et maintenant, lors de notre première séance, nous aimerions dans celle-ci plonger davantage dans la pratique utopique, pour ne pas dire sa « cuisine ».
Quelles difficultés rencontre-t-on lorsqu’on passe du projet utopique à sa réalisation ? La mise en place, toujours pleine de cette excitation qu’apportent la novation et l’impression de défricher un monde nouveau comme de nouveaux modes d’existence, ne cède-t-elle pas assez rapidement le pas au désenchantement et à la désillusion ? Et lorsque échec il y a, faut-il l’imputer aux réalisations elles-mêmes, ou à l’hostilité d’un environnement peu réceptif à ces pratiques alternatives ?
Il n’en est pas moins heuristique d’interroger la capacité de ces expériences alternatives, ou utopiques, d’offrir des ressources pratiques pour affronter les crises globales – financières, écologiques, politiques – auxquelles nous devons faire face.

3e séance, 13 novembre 2012 : L’organisation du travail doit-elle toujours nous pourrir la vie ?
Invité-e-s : Danièle Linhart, Francois Jarrige, Nicolas Hatzfeld

Louis Blanc écrivait en 1850 : « L’Organisation du travail, en vue de la suppression de la misère, repose sur le spiritualisme le mieux senti […] afin que l’excès du malheur n’étouffe plus chez personne les nobles aspirations de la pensée et les jouissances d’un légitime orgueil ».
Face à l’échec manifeste de cette conception de l’organisation du travail, nous tenterons de dégager les principales impasses rencontrées aujourd’hui, pour mieux comprendre les raisons de cet échec et tenter de le dépasser.

4e séance, 11 décembre 2012 : Travailler, pourquoi, pour qui, pour quoi ?
Invité-e-s : Gérard Mauger, Bertrand Laforge, Marie Pezé.

« Le bien-être social n’est pas une chose chimérique ; il existe pour chaque homme sur ce morceau de terre une somme de jouissances proportionnée à son travail », écrivait l’abbé Sieyes avant la Révolution. L’idée a fait son chemin, semble-t-il, car près d’un siècle plus tard, Paul Lafargue s’étonnait : « Une étrange folie possède les classes ouvrières […] ; cette folie est l’amour du travail, la passion moribonde du travail » (1880). Sa remarque prend une autre teneur dans une société où le travail devient un luxe et où, plus que jamais, l’émancipation des individus semble se réaliser par lui plutôt que par rapport à lui.
Comment se définit et se qualifie aujourd’hui le « travail », quels sont ses liens avec l’aliénation et l’émancipation, quels problèmes fondamentaux pose-t-il ?

5e séance, 8 janvier 2013 : Quels féminismes pour changer la société ?
Invité-e-s : Roland Pfefferkorn, Catherine Achin, Geneviève Fraisse

Aujourd’hui, le féminisme est souvent associé, notamment aux États-Unis, à un courant de pensée très élitiste, mélangeant des éléments du (post)structuralisme français et la reconstruction du genre. Cette façon de l’incarner a été contestée par Martha Nussbaum (et Amartya Sen), pour qui ce sont les conditions matérielles concrètes des femmes dans leur diversité culturelle qui devraient nous intéresser.
Qu’en est-il aujourd’hui en France, pays qui a vu émerger des théories féministes originales, qui dépassent les clivages existant ailleurs ? Cette séance tentera de faire le point sur la manière dont ces théories peuvent être rendues opératoires dans l’action concrète, en évitant les impasses constatées de l’autre côté de l’Atlantique.

6e séance, 12 février 2013 : L’économie sociale et solidaire est-elle soluble dans le capitalisme ?
Invité-e-s : Alain Lipietz, Jean-Louis Laville, Madeleine Hersent

Les mouvements alternatifs ou contestataires se sont souvent constitués et érigés, directement ou indirectement, en opposition à l’hégémonie du système capitaliste. Cependant, au fur et à mesure de leur apparition et de leur succès, le capitalisme est parvenu non seulement à leur résister, mais à les récupérer, à les intégrer à son tour, pour s’en faire une vertueuse plus-value.
Ce processus est frappant concernant la protection de l’environnement ou du vivant, nouveaux mots-fétiches, totems officiels – assez inefficients, au demeurant. Pourtant, les problèmes qu’ils désignent et recouvrent ont été, pour l’essentiel, créés et entretenus par le système capitaliste lui-même. Nous aimerions analyser ce type de processus à propos de l’économie sociale et solidaire : constitue-t-elle une réelle alternative au modèle dominant, ou est-elle condamnée à devenir une nouvelle cerise sur le même gâteau ?

7e séance, 19 mars 2013 : La coopération contre la concurrence
Invité-e-s : Hervé Le Crosnier…

Il y a plusieurs années déjà, le théoricien de l’éducation américain ‪Alfie Kohn‬ montrait que c’est dans les processus collaboratifs et non pas concurrentiels que les gens fonctionnent de la manière la plus efficace. Qui plus est, les recherches en anthropologie, en philosophie et en sciences du cerveau ont mis en évidence le fait que notre espèce est avant tout coopérative, contrairement à l’image de l’homme isolé, jusque dans la pensée, imposée par Descartes.
Comment envisager, dès lors, le retour vers cet aspect fondateur de la communauté humaine dans le champ de l’économie, dont les paradigmes semblent aller à l’encontre des recherches citées ci-dessus ? Réflexion sur les modèles économiques alternatifs…

8e séance, 9 avril 2013 : Réincarner l’autogestion
Invité-e-s : Irène Pereira, Charles Piaget

L’autogestion, bien que le terme, apparu dans les années 1950, soit récent, désigne une pratique ancienne, pour peu que l’on y réfère les associations ouvrières, l’autonomie ouvrière, le mutuellisme (celui de Proudhon, par exemple) ou l’émancipation des travailleurs par les travailleurs – autant de phénomènes apparus à mesure que se déployait la Révolution industrielle au XIXe siècle.
Qu’en est-il aujourd’hui ? Si tout un courant de la gauche (la « deuxième gauche ») en avait fait un thème de prédilection (notamment autour de la CFDT dans les années 70), il semble que l’autogestion, loin de devenir le grand projet alternatif au fonctionnement hiérarchique de l’entreprise capitaliste, soit désormais cantonnée à quelques secteurs d’activité (milieux associatifs, syndicaux, quelques SCOP ou coopératives). L’autogestion pourrait ainsi sembler une utopie morte… Est-ce bien le cas ?
C’est de cette histoire heurtée de l’autogestion et de sa “réactualité” que nous aimerions débattre dans cette séance.

9e séance, 14 mai 2013 : Droits de la nature ou droits des êtres humains ?
Invité-e-s : Marie-Angèle Hermitte, Fabrice Flipo

Faisant suite à plusieurs chartes internationales promulguées à partir des années 1980, le chapitre VII de la nouvelle constitution équatorienne de 2008 évoque l’existence de « droits de la Nature ». La revendication de tels droits est portée par plusieurs mouvements sociaux, mais demeure contestée par d’autres, qui la considèrent incompatible avec un projet émancipateur.
Les « droits de la Nature » peuvent-ils être le fondement valide d’une remise en cause de la modernité, susceptible d’ouvrir de nouveaux horizons aux projets d’émancipation ? Sur quel modèle cette reconnaissance juridique des droits de la nature, dans sa diversité, doit-elle être pensée : conformément aux régimes concédés aux sujets de droit humains ou selon d’autres modèles à inventer ?

10e séance, 11 juin 2013 : Qui peut-on manger ? Sur les conditions de l’usage de l’animal comme aliment.
Invité-e-s : Corine Pelluchon, Brigitte Gothière

Le consensus est quasi général : la manière dont l’industrie de la viande traite ses sujets est condamnable, et l’élevage non industriel devrait être privilégié. Ce consensus n’a toutefois à peu près aucun effet. Nous « devons » manger de la viande, et celle qui provient d’animaux bien traités est très, trop chère. Que faire de cette situation paradoxale ? Comment résoudre ses contradictions, répondre à l’inacceptable ?
Lors de cette séance, nous tenterons d’explorer les implications pratiques de la mise en cause de l’industrie de la viande.