C’est la marchandisation du savoir qui a tué Aaron Swartz

L’édition scientifique est-elle un laboratoire du capitalisme total  ?

Tribune de Claire Le Strat, Stéphane Guillemarre, Olivier Michel – L’Humanité – 22.11.2013

Il est des morts qui font date et valent commencement. Parce qu’elles relèvent du sacrifice. Aaron Swartz ne s’est pas suicidé le 11 janvier. Il a été poussé au suicide.

Qui était Aaron  ? Un informaticien brillant et engagé, qui avait participé, à quatorze ans, à l’élaboration du format RSS, permettant l’accès automatique aux nouveaux contenus mis en ligne sur un site Internet. Il avait cofondé Reddit, un des réseaux sociaux les plus populaires aux États-Unis, contribué à lancer Creative Commons, pour faciliter la diffusion et le partage des œuvres, et Demand Progress, récemment mobilisé, avec succès, contre les projets de lois liberticides Sopa et Pipa aux États-Unis.

Quel était son crime  ? Avoir téléchargé, en 2011, 4,8 millions d’articles scientifiques et littéraires sur Jstor, un service d’archivage en ligne de publications universitaires et scientifiques, uniquement accessible par abonnement payant. Il voulait, entre autres, rendre l’accès au savoir libre et gratuit. Pour ces faits, le bureau du procureur requérait jusqu’à trente-cinq ans de prison et un million de dollars d’amende  : une mort sociale. Aaron ne l’a pas supporté, il avait vingt-six ans, il s’est pendu.

Cette dernière décennie a été marquée par un mouvement important de concentration dans l’édition scientifique. Ce marché, en croissance de 6 à 7 % par an, est aujourd’hui capté par trois acteurs (Reed Elsevier, Springer Science+Business Media, Thomson Reuters) qui en détiennent 90 %. On aurait pu imaginer que cette concentration engendre des coûts faibles pour les auteurs et les lecteurs. C’est l’inverse qui s’est produit  : auteurs et lecteurs sont rançonnés.

Comment  ? Revenons sur le processus. Un scientifique rédige un article, issu d’un travail de recherche, et le propose à une revue, qui le soumet à sélection, via la relecture par des pairs. Si le niveau de qualité requis est atteint, la mise en forme du document est engagée. Il est alors obligatoirement demandé à l’auteur de céder tous ses droits, de façon définitive et irrévocable, au bénéfice de l’éditeur. Une fois édité, l’article sera disponible en consultation sur le site Internet de l’éditeur, parfois en version papier.

L’éditeur rentabilise alors chaque étape au maximum. En considérant d’abord comme gratuit le travail du chercheur. En considérant aussi comme gratuit le travail de relecture et de sélection par les pairs. En considérant encore comme gratuit le travail de mise en page réalisé par le chercheur. Quand ce n’est pas le cas, en délocalisant ces tâches  : c’est avec des interlocuteurs indiens ou chinois que les scientifiques doivent négocier la mise en page finale de leur article. Enfin, en faisant payer l’accès aux publications en ligne à ceux-là mêmes qui les ont produites, à des tarifs exorbitants  !

L’édition scientifique constitue ainsi un laboratoire parfait du capitalisme total  : exploitation maximale de travail gratuit, délocalisation des tâches peu qualifiées, ajout de frais annexes importants, captation de la propriété intellectuelle. Un lecteur qui veut lire la publication d’un chercheur doit ainsi la payer quatre fois  : en finançant le chercheur, en finançant le travail de relecture, en finançant les coûts de publication, enfin, en en payant l’accès. Tout cela pour consulter un document qui n’appartient plus à la collectivité qui l’a financé  ! On comprend que les marges opérationnelles des éditeurs atteignent facilement 30 %.

Les intérêts des éditeurs scientifiques sont ainsi largement antagonistes de ceux des chercheurs  : les premiers veulent maximiser les gains produits par la vente des publications, les seconds souhaitent rendre leurs travaux visibles à des fins collaboratives. En cette période de crise économique, les institutions de recherche ont pris la mesure des coûts prohibitifs exigés par les éditeurs et de nombreux contrats d’abonnement ont été rompus. Mais est-ce la solution  ? Les travaux de recherche financés sur fonds publics ne doivent-ils pas être librement consultables par ceux qui les ont financés  ?

Une solution législative existe. Elle consisterait à réglementer la propriété intellectuelle liée aux travaux de recherche, en établissant que les droits d’auteur d’une publication liée à un travail réalisé par un chercheur sur fonds publics sont incessibles à un éditeur. C’est à l’échelle européenne qu’il faut agir pour ne pas mettre en concurrence les États membres et étendre rapidement cette réglementation à l’ensemble de la recherche mondiale. La connaissance doit-elle être bien commun ou marchandise  ? C’est la question qu’Aaron posait.

Il est grand temps que la communauté des chercheurs s’en saisisse et développe un processus de sélection, de stockage et de diffusion des articles, qui assure à la fois l’excellence et la plus grande visibilité des travaux retenus  : les communautés scientifiques de lecteurs existent, les outils techniques sont disponibles, il ne manque qu’une volonté politique pour les mettre en place. Et pour qu’Aaron Swartz, enfant d’Internet et de l’édition scientifique, ne soit pas devenu pour rien le premier militant tombé au champ d’honneur du combat pour la connaissance libre.

Olivier Michel, professeur d’informatique à l’Université Paris-Est, Claire Le Strat, politiste, et Stéphane Guillemarre, professeur de philosophie, sont membres du Bureau de la Fondation Copernic.

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