L’abolitionnisme, une lutte d’émancipation

Marion Lafon et Huayra Llanque (Attac), Sandra Rigoni (Fondation Copernic) et Sabine Salmon (Femmes solidaires) prennent position en faveur de la proposition de loi visant à renforcer la lutte « contre le système prostitutionnel ». Pour elles, la protection des personnes prostituées consiste avant tout à « combattre la prostitution ».

Mediapart | 27 novembre 2013

La proposition de loi « renforçant la lutte contre le système prostitutionnel » examinée le 27 novembre à l’Assemblée Nationale secoue les défenseurs de l’ordre établi. Au prétexte de vouloir protéger la santé et la sécurité des personnes prostituées, ils revendiquent sa reconnaissance comme un travail et le « libre choix » de se prostituer.

Pourtant, si actuellement les personnes prostituées – majoritairement des femmes – vivent dans l’insécurité et sont victimes de violence, c’est bien parce que la prostitution elle-même est une violence ! Actes sexuels imposés et répétés, pénétrations vaginales, anales, buccales non désirées ont des graves conséquences sur la santé physique et psychique des personnes en situation de prostitution. Celles-ci, confrontées à la violence des clients et des proxénètes, connaissent des taux de mortalité et de morbidité bien supérieurs à la moyenne, ou encore des états de dissociation et de stress post-traumatique analogues à ceux identifiés chez les vétérans de la guerre du Vietnam.

En réalité, protéger les personnes prostituées, c’est avant tout combattre la prostitution.

Dans les pays où la prostitution a été réglementée, la situation sanitaire et sociale ne s’est pas améliorée, bien au contraire : les proxénètes sont des chefs d’entreprise avec pignon sur rue et les clients sont confortés dans leur droit tout puissant de consommateur-payeur. Les personnes en situation de prostitution ont d’autant moins de recours possibles, comme en témoigne le dossier du journal allemand Spiegel qui décrit comment des jeunes femmes se retrouvent enfermées nuit et jour dans des chambres d’hôtel, soumises à la cadence et aux exigences des clients. De plus, pour fournir en femmes les bordels et Eros center, la traite à des fins de prostitution explose en direction de ces pays.

Si la municipalité d’Amsterdam commence à pointer les échecs de la réglementation, les réseaux mafieux quant à eux y trouvent leur compte : avec la vente d’armes et de drogues, ce commerce est devenu l’un des plus rentables. Les inégalités y sont sur-exploitées. Jeunes, femmes précaires, et ayant vécu des violences dans l’enfance, minorités ethniques, y sont sur-représentées. Bien que les notions de choix individuel et de libre choix prônées par l’idéologie libérale soient souvent avancées pour justifier la réglementation, elles ne parviennent plus à masquer les rapports de force sous-jacents et la violence que constitue la prostitution à l’égard des femmes.

Face à ce constat, plutôt que de bousculer cet ordre issu du patriarcat qui désigne un groupe d’êtres humains dédiés au désir sexuel de certains autres, on voudrait nous faire croire qu’il est préférable d’attendre l’éradication de la pauvreté.

Aujourd’hui, sans plus attendre, la proposition de loi appréhende dans sa globalité la réalité prostitutionnelle et abroge le délit de racolage. Cette approche permet de mettre en place des leviers facilitant l’accès à des soins, à un accompagnement pour les personnes qui souhaitent sortir de la prostitution, à une meilleure protection par la loi. Elle fait primer le droit des victimes indépendamment de la dénonciation des réseaux de traite et de proxénétisme, contre lesquels la lutte est renforcée, quoique insuffisamment.

L’ensemble de la société est concerné. L’interdiction d’achat d’acte sexuel va dans le même sens que les volets éducatif et préventif : les jeunes générations grandiront avec un message clair, celui d’une société qui défend l’égalité entre les femmes et les hommes et le droit à ne pas se prostituer ! En ce sens, la proposition de loi de Catherine Coutelle et Maud Olivier a un caractère historique.

Pour assurer les moyens nécessaires à l’application de la loi, il faut replacer la réalité prostitutionnelle dans le contexte économique et politique. Une rupture avec les politiques néolibérales et avec l’austérité est indispensable pour répondre aux besoins sociaux des populations, prévenir leur précarisation, renforcer l’accès aux droits universels pour tous et toutes. Il est également urgent de revoir les politiques migratoires qui entravent la libre circulation des personnes, et d’accorder de plein droit un titre de séjour aux femmes étrangères victimes de violence, prostitution, traite. À l’inverse, il est nécessaire de s’attaquer à la libre circulation des capitaux, au secret bancaire et aux paradis fiscaux qui favorisent le développement de la criminalité transnationale.

Vers la construction d’une société plus égalitaire, l’abolitionnisme tend à libérer le sexe de l’emprise du marché et de la violence. Cette lutte d’avant-garde s’inscrit dans les mouvements historiques d’émancipation des femmes.

Marion Lafon et Huayra Llanque (Attac), Sandra Rigoni (Fondation Copernic) et Sabine Salmon (Femmes solidaires).