Prostitution : ne pas occulter l’essentiel (décembre 2013)

Par Esther Jeffers et Huayra Llanque, membres d’Attac et Christiane Marty, membre de la Fondation Copernic

La loi sur le système prostitutionnel suscite de nombreux débats… qui portent surtout sur la pénalisation des clients ! Il ne s’agit pourtant que d’une des mesures d’un projet proposant une approche globale de la prostitution. Focaliser dessus occulte l’essentiel. Le cœur du débat, selon nous, renvoie à un choix de société.

Voulons-nous vivre dans une société qui voit dans la prostitution un métier comme un autre, un « service sexuel » qu’il convient d’organiser et de soumettre à des règles (position réglementariste) ? Qui légitime la prétention de certains (hommes surtout) à acheter l’accès à un sexe (de femmes surtout) ? Qui admet le reclassement des proxénètes en entrepreneurs respectables ou, comme en Espagne, le développement de formations à ce « métier » (voir la vidéo choc du collectif Jeunes pour l’abolition qui met en scène une conseillère d’orientation vantant cette filière). L’expérience témoigne que les pays réglementaristes ont échoué à diminuer la violence subie par les prostituées.

Ou voulons-nous une société qui reconnaisse que la prostitution est l’une des expressions les plus violentes de la domination masculine, même si cette violence est souvent niée car médiée par l’argent ? Une société qui se donne comme objectif de garantir à toute personne le droit de vivre sans avoir à se prostituer ? Qui refuse la marchandisation généralisée des services atteignant aujourd’hui un point ultime avec la marchandisation du corps et du sexe ?

Ce second choix est conforme avec la position abolitionniste définie par la Convention des Nations Unies qui condamne l’exploitation de la prostitution d’autrui et la traite des êtres humains qui y est liée, interdit le proxénétisme, accorde un statut de victimes aux personnes prostituées et oblige à les protéger et permettre leur (ré)insertion. La France, qui a ratifié la Convention, est officiellement abolitionniste. Dans les faits, elle mène une politique souvent bien éloignée de ces principes progressistes ! En particulier, la réinsertion n’a jamais bénéficié de crédits suffisants. Pire, en 2003, l’instauration par N. Sarkozy d’un délit de racolage passif a transformé les prostituées en délinquantes.

La loi proposée aujourd’hui a le mérite de supprimer le délit de racolage et de réaffirmer la volonté abolitionniste de la France. Elle comprend un volet crucial – mais qui court le risque d’être insuffisamment financé – sur l’accompagnement des personnes vers une sortie de la prostitution, un volet prévention (programmes d’éducation à l’égalité filles-garçons et à la sexualité), un renforcement (insuffisant) de la lutte contre la traite et une responsabilisation des clients. Cette approche induit un progrès réel dans la construction d’une société d’égalité entre les sexes. Toutefois, la poursuite des politiques d’austérité, malgré leur échec avéré, s’oppose à une mise en œuvre efficace de la loi. De plus, ces politiques, menées un peu partout, aggravent les situations de vulnérabilité, en particulier de femmes et de jeunes qui peuvent être poussés à se prostituer et happés par les réseaux de traite.

Depuis trente ans, ces réseaux ont connu un essor considérable en lien avec la libéralisation des flux de capitaux. La prostitution est devenue l’un des marchés globalisés les plus rentables. Le « paysage » s’est radicalement modifié. Sans amalgamer prostitution et traite, il faut prendre acte de la réalité. En France, les étrangères représentaient moins de 30 % des femmes prostituées en 1990 contre près de 90 % aujourd’hui. Difficile de croire que ces personnes ont choisi d’émigrer pour venir se prostituer. La grande majorité le fait sous la coupe de trafiquants. Éradiquer la traite implique d’agir au niveau européen pour une véritable politique d’accueil des migrant-es, pour la suppression des paradis fiscaux, etc.

La violence de la prostitution ne peut être occultée par le fait qu’une minorité de personnes prostituées affirment leur « libre choix ». Même si ce choix existait, il n’effacerait pas le danger intrinsèque de la prostitution et ses ravages sur la santé. En matière de prostitution, comme antérieurement pour l’esclavage, le consentement n’est pas un critère pertinent pour juger de ce qui est acceptable. Une société de progrès se doit d’assurer avant tout le droit de la grande majorité à ne pas se prostituer. Elle doit aussi rendre effectif le droit à la protection sociale, non pas au titre d’une activité de prostitution, mais au nom de la reconnaissance de droits universels !

Esther Jeffers et Huayra Llanque, membres d’Attac et Christiane Marty, membre de la Fondation Copernic