Hollande libéré … du socialisme (janvier 2014)

Par Claude Debons, syndicaliste, membre de la fondation Copernic

Blog Mediapart de Claude Debons, 23 janvier 2014

Au lendemain de la conférence de presse présidentielle, le titre du journal Libération « Hollande libéré » annonçait la couleur que révélait plus crûment encore un titre de la presse de province : « Sarkozy l’a rêvé, Hollande le fait ! ». Hollande libéré … du socialisme ! On croyait déjà le savoir, il le confirme.

Après les vœux du nouvel an, la conférence de presse du Président de la République enfonce le clou. Non pas un tournant, mais un approfondissement, une accélération du cours libéral déjà engagé, un saut qualitatif dans l’expression d’une orientation désormais totalement assumée. Alain Minc, exprimant sans doute le point de vue de la bourgeoisie éclairée de notre pays, se félicite ouvertement dans l’Express : « Je n’imaginais pas qu’il ferait un Bad Godesberg [commune où le SPD se rallia à l’économie de marché, en 1959], car c’est de cela qu’il s’agit (…). A mes yeux, quelle que soit l’intensité des mesures que Hollande va prendre, l’essentiel a été fait. Les socialistes, pour la première fois, reconnaissent le monde tel qu’il existe (…). Hollande nous débarasse du socialisme. C’est, pour la France, un pas en avant gigantesque ».

L’annonce de la suppression des cotisations familiales, payées par les entreprises, conduit d’ici 2017 à un allègement de « charges » de 30 à 35 milliards, qui sera financé nous dit-il par 50 milliards de coupes dans les dépenses publiques (Etat, collectivités territoriales, sécurité sociale). Quant aux « contreparties » demandées au patronat en matière de création d’emplois, on ne voit pas comment elles se réaliseraient dans un environnement économique déprimé et en l’absence de moyens de contrainte sérieux, qui ne sont pas évoqués.

Avec cette conférence de presse, le Président de la République se livre à un tour de prestidigitation dont il a le secret.

Il refile au patronat la patate chaude de la responsabilité des créations d’emplois et de la baisse du chômage en prenant au mot le Medef qui ne cessait de proclamer la possibilité de créer un million d’emplois en échange d’une baisse importante des « charges ». Il occulte ainsi son échec à inverser la courbe du chômage à la fin de l’année 2013. Dans un premier temps enthousiaste devant le ralliement à une « politique de l’offre », le patronat devient plus circonspect sur les « contreparties » et moins volontariste sur les créations d’emplois, soulignant que celles-ci dépendent des carnets de commandes, c’est à dire de la demande !

Il prend à contre-pied la droite qui ne cessait de réclamer une politique de ce type et qui ne sait s’il faut encourager l’approfondissement du cours « schroederien » (Raffarin, Borloo, Fillon) ou s’il faut le dénoncer frontalement dans un réflexe pavlovien (Copé). Cette nouvelle mise en lumière des divisions de la droite n’a guère de chance de déboucher sur une recomposition majoritaire « au centre », vu la faible attractivité d’un président en berne dans les sondages, mais elle peut aider à passer moins inconfortablement les prochaines échéances électorales.

Il sème le trouble dans sa propre majorité et la piège par la menace de l’engagement de la responsabilité du gouvernement devant l’assemblée nationale au printemps. Quelques voix se sont fait entendre pour dénoncer l’approfondissement libéral de sa politique, mais beaucoup ont choisi de se cantonner à l’exigence des contreparties. Le mouvement syndical est lui-même partagé entre participation à la discussion pour y porter ses exigences et refus de participer à un pacte de nature politique.

Chapeau l’artiste ! Sauf que des manœuvres habiles ne suffisent pas pour répondre aux problèmes du pays. Si le cap choisi est clair, les modalités de sa mise en œuvre restent floues. Par contre, les conséquences sociales désastreuses de cette politique sont connues aux regards de sa mise en œuvre dans les autres pays européens.

On souhaite bien du courage aux technos de Bercy pour gérer l’articulation entre le nouveau dispositif de baisse des charges et le crédit impôt compétitivité emploi, qui ne s’additionnent pas mais doivent se substituer progressivement l’un à l’autre. Il ne sera pas si facile non plus de trouver les 50 milliards d’économies budgétaires censées financer le dispositif car le gros des coupes devra désormais s’effectuer dans les budgets sensibles des collectivités locales et de la protection sociale. D’autant que le président, à la surprise de ses ministres concernés, vient d’annoncer une baisse des impôts des ménages dès 2015 ! Et puis les résultats des élections qui viennent peuvent compliquer la tâche, même si le caractère des institutions de la V° République permet de s’abstraire de bien des contingences.

Au-delà des manœuvres et des incertitudes, reste le choix fondamental que confortent les annonces présidentielles. François Hollande met clairement ses pas dans ceux de Gerhardt Schroeder : baisse du coût du travail flexibilité du travail et du marché du travail, baisse drastique de la dépense publique. Il assume clairement une « politique de l’offre », théorisée au XIX° siècle par l’économiste libéral Jean-Baptiste Say, selon laquelle « l’offre crée la demande ». Mais quid de la solvabilité de la demande quand il y a 5 millions d’inscrits à Pôle emploi, quand 9 millions de personnes vivent sous le seuil de pauvreté (soit moins de 977 euros par mois), quand 50 % des Français disposent d’un revenu inférieur à 1630 euros par mois et dont le pouvoir d’achat recule sensiblement depuis deux ans ?

Surtout, ce choix est fondé sur une une triple erreur d’analyse : sur les racines des succès industriels allemands, sur les difficultés industrielles françaises, sur les voies d’une relance économique en Europe. Les succès industriels allemands doivent davantage à des spécificités traditionnelles anciennes qu’aux réformes récentes de modération des coûts salariaux : spécialisation dans les biens d’équipements et les automobiles haut de gamme fortement demandés par les pays émergents, appui sur les pays de l’Est comme base de sous-traitance à bas coût, financement des PME par un réseau de banques publiques régionales assurant leur croissance et leur capacité d’innovation, système d’apprentissage et de formation professionnelle cogéré avec patronat et syndicats, etc. Les difficultés industrielles françaises ne relèvent pas d’un coût du travail excessif mais de l’exact inverse des forces allemandes : effondrement des secteurs traditionnels non compensé, faible spécialisation sur les créneaux porteurs, difficultés de financement des PME pénalisant l’innovation, handicap dans ces conditions d’un euro fort, absence de volontarisme industriel autour de la transition écologique. Enfin, la généralisation à toute l’Europe du modèle allemand, outre qu’elle serait inepte (l’essentiel des échange se faisant au sein de l’Union, tous les pays ne peuvent pas être des exportateurs nets), aboutirait, par la conjonction des politiques d’austérité, à enfermer l’Europe dans la stagnation économique et le chômage de masse.

En son temps, Tony Blair avait étouffé la droite britannique en mettant en œuvre son programme, mais il disposait d’une autre aura et d’un autre crédit. François Hollande est sans doute tenté de rééditer cette tactique avec l’espoir de n’avoir plus en face du lui que Marine Le Pen en 2017. Vu le niveau de discrédit de l’exécutif, il n’est pas évident que cette manœuvre politicienne fonctionne et une réédition du 21 avril pourrait bien être le fruit amer de cette politique.

C’est à gauche et dans le mouvement social que se joue l’avenir. Entre tétanie du mouvement social et désarroi politique, ce qui menacerait, c’est une défaite historique sans combat. Il faut tout faire pour l’éviter. Les syndicats s’inquiètent de la cure d’austérité qui s’annonce, mais la mobilisation des retraites fut décevante ; sera-t-il possible, sur la question de la sécurité sociale notamment, de mettre en échec l’austérité hollandienne ? Au sein de la majorité présidentielle le trouble grandit, tant le discours présidentiel actuel est éloigné du discours du Bourget du candidat ; cela permettra-t-il une cristallisation sur une orientation différente ? Plus que jamais, un nouveau cap programmatique et un nouveau pacte majoritaire sont nécessaires et urgents.

Claude Debons