Le double langage de Jean-Christophe Cambadélis

Par Pierre Khalfa, coprésident de la Fondation Copernic

Point de vue | Marianne | 18.04.2014

Le tout nouveau premier secrétaire du Parti socialiste est entré immédiatement dans la campagne pour les élections européennes, avec pour objectif de renégocier les « critères de Maastricht », notamment la règle de 3% des déficits publics. Très juste. Mais alors pourquoi ne demande-t-il pas au gouvernement français de repousser son plan d’austérité ?

Nouveau premier secrétaire du PS, Jean-Christophe Cambadélis n’aura pas la tâche facile. Comment rendre une crédibilité politique à un parti éclaté, sans aucune vision politique, et dont le rôle essentiel se limite à soutenir la politique du gouvernement ? Cette fonction de parti godillot avait été assumée pleinement, avec le succès que l’on sait, par son prédécesseur. Il semble que M. Cambadélis soit tenté de faire entendre une petite musique différente en affirmant que « Les critères de 3 % ne peuvent être appliqués dans la crise que nous vivons. Il faut d’autres règles d’après-crise, car, depuis Maastricht, tout a changé en Europe ».

Nicolas Sarkozy s’était engagé à ramener le déficit budgétaire de la France à 3 % du PIB en 2013, d’atteindre l’équilibre budgétaire en 2017 et avait négocié avec Angela Merkel le Pacte budgétaire qui impose que le déficit structurel soit inférieur à 0,5 % du PIB. Le déficit structurel est une construction statistique très controversée dont le résultat dépend des hypothèses de départ, celles-ci pouvant varier suivant les instituts qui en font le calcul. Il ne correspond, contrairement au déficit courant, à aucune réalité concrète. François Hollande une fois élu a choisi de faire siens les engagements de Nicolas Sarkozy et a renoncé à renégocier le pacte budgétaire, contrairement à ce qu’il s’était engagé à faire.

Dès lors, les choses étaient écrites. Vouloir faire baisser à toute force le déficit public par une coupe massive dans les dépenses publiques, alors que l’économie au mieux stagne, que l’investissement des entreprises est au plus bas et que la consommation des ménages fait du surplace, ne peut avoir qu’un effet récessif qui aggravera davantage la situation économique, rendant par ailleurs encore plus difficile la réduction des déficits publics. C’est sans surprise ce qui est arrivé et le gouvernement français a dû demander à Bruxelles un délai pour atteindre les 3 %. Loin de tirer les conclusions que la politique menée était mauvaise, le président de la République l’accentue encore avec le pacte de responsabilité puis avec les mesures annoncées par Manuel Valls. Comme tous les pays européens sont en train de mettre en œuvre des orientations similaires, alors même que leurs économies sont totalement imbriquées, c’est aujourd’hui la déflation qui menace, à tel point que la BCE envisage, suprême hérésie pour elle, de prendre des mesures non conventionnelles pour y faire face.

M. Cambadélis indique à juste titre que, dans la situation actuelle, le critère des 3 % ne peut être appliqué. Comment peut-il alors soutenir le Premier ministre qui a annoncé des mesures gouvernementales dont l’objectif explicite est d’arriver à 3 % en 2015 ? Deux autres questions doivent lui être posées. L’une renvoie à l’application du pacte budgétaire et à l’engagement de François Hollande d’arriver à l’équilibre budgétaire en 2017, ce qui suppose de prendre des mesures d’une violence inouïe. En toute logique, le nouveau secrétaire du PS devrait s’y opposer. Pourquoi ne demande-t-il donc pas que le pacte budgétaire soit remisé au placard ? L’autre question a trait à la stratégie. Comment M. Cambadélis compte-t-il s’y prendre pour que la règle des 3 % ne soit pas appliquée et que d’autres règles soient mises en œuvre ? Il ne peut compter pour cela sur le prochain Parlement européen. Outre que les conservateurs et la majorité des partis se réclamant de la social-démocratie sont hostiles à sa position – c’est le cas de Martin Schulz, candidat du Parti socialiste européen, et donc normalement celui de M. Cambadélis, à la présidence de la Commission européenne – le Parlement européen ne peut changer les traités et n’a donc pas le pouvoir de revenir sur les critères de Maastricht. Pour cela, il faut modifier les traités ce qui suppose avoir l’unanimité des 28 États membres, hypothèse pour le moins improbable.

En ne se posant pas la question du « comment », M. Cambadélis se condamne à l’impuissance et ses déclarations risquent d’apparaître comme purement circonstancielles. Il y a pourtant une réponse à cette question, à condition d’accepter d’ouvrir une crise politique en Europe en désobéissant aux traités et en engageant ainsi un bras de fer avec les institutions européennes. En refusant d’appliquer les politiques d’hyper austérité qui détruisent les sociétés, un gouvernement de gauche indiquerait qu’il est pour une Europe refondée sur d’autres bases et mettrait les autres gouvernements européens au pied du mur et les confronterait à leur opinion publique. Ce serait un encouragement pour les populations à se mobiliser et à exiger la même attitude de la part de leur gouvernement. L’issue de ce bras de fer n’est pas donnée d’avance. Tout dépendra des rapports de forces qui pourront être construits à l’échelle européenne, mais au moins, la gauche aura rempli son rôle, celui d’essayer de changer l’ordre des choses.

(*) Pierre Khalfa est coprésident de la Fondation Copernic. Coauteur de l’ouvrage collectif Copernic-Attac Que faire de l’Europe. Désobéir pour reconstruire, édité par Les Liens qui Libèrent, dont Marianne a rendu compte dans son édition du 18 avril.