Menaces sur le Smic ! (avril 2014)

Par Pierre Khalfa, coprésident de la Fondation Copernic

Blog Mediapart

Le Smic est régulièrement la cible d’attaque de la part des économistes néolibéraux. Fin 2012 déjà, un rapport du groupe d’experts chargés de faire des recommandations au gouvernement sur le sujet proposait une remise en cause de son indexation actuelle et avançait comme pistes possibles d’évolution une régionalisation ou la création d’un « Smic jeune » [1]. Un de ces « experts », Gilbert Cette sort aujourd’hui un livre, « Changer de modèle », avec deux autres économistes, Philippe Aghion et Elie Cohen, dans lequel il reprend ce type de préconisation avec pour argumentation qu’un salaire minimum trop élevé peut nuire à l’emploi. Mais ce sont les déclarations le 2 avril sur LCP de Pascal Lamy, ex directeur de l’Organisation mondiale du commerce et adhérent de longue date du Parti socialiste, qui ont fait le plus sensation. Que nous dit-il ? Qu’à ce « niveau de chômage, il faut aller vers plus de flexibilité, et vers des boulots qui ne sont pas forcément payés au Smic (…) un petit boulot, c’est mieux que pas de boulot ». Certes le nouveau ministre des finances Michel Sapin a déclaré n’être pas favorable à cette proposition, mais combien de temps cette position sera-t-elle tenue dans un contexte où le président de la République s’est totalement converti au dogme de la compétitivité.

Le débat sur le Smic est donc relancé et il faut une fois de plus reprendre l’argumentation face aux contrevérités qui nous sont régulièrement assénées [2]. Le Smic remplit trois fonctions : limiter la grande pauvreté salariale, garantir le pouvoir d’achat et lutter contre les inégalités salariales. Toute augmentation du Smic permet à la fois une diminution de l’éventail des salaires et une réduction des inégalités salariales entre les femmes et les hommes car les femmes sont près de deux fois plus souvent au SMIC que les hommes. S’attaquer au Smic, c’est donc s’attaquer aux femmes. Alors que le gouvernement affiche l’ambition de réduire les inégalités salariales entre les sexes, et alors qu’elles ne diminuent plus depuis le milieu des années 1990, c’est au contraire une nette revalorisation du Smic qui serait indispensable pour réduire ces inégalités.

Un emploi à bas salaire est défini comme un emploi dont le salaire inférieur aux 2/3 du salaire médian [3]. L’augmentation relative du Smic par rapport au salaire médian a incontestablement permis que la proportion de bas salaires baisse dans les deux dernières décennies. Elle est passée de près de 19 % en 1995 à 16 % en 2009. Parmi ces salariés, les trois quarts sont des femmes. Jusqu’en 2009, le Smic a rempli à peu près sa fonction de garantie du pouvoir d’achat. Le Smic et le Salaire horaire de base ouvrier (SHBO) ont évolué de façon similaire. Cependant, le pouvoir d’achat du Smic a décroché à partir de 2009, décrochage rattrapé par l’augmentation du 1er juillet 2012 (a postériori donc). Enfin, le Smic, en augmentant plus vite que le salaire médian et que le salaire moyen, a permis de réduire un peu les inégalités salariales entre 1990 et 2003. Cependant, à partir de 2003, la tendance s’inverse et les hauts salaires ont augmenté rapidement dans la période récente. Ainsi les 10 % de salariés les mieux payés reçoivent 24 % du total des salaires contre 5 % pour les 10 % les moins biens payés. L’Insee indique que 10% des salariés les moins bien payés touchent un salaire net mensuel de 1 142 euros alors que 1% les mieux payés touchent plus de 7 654 euros nets mensuels.

Malgré donc le fait que le Smic ait été fort malmené ces dernières années, notamment en l’absence de coup de pouce sous le quinquennat précédent et malgré le coup de pouce dérisoire (0,6 %) accordé en 2012 par François Hollande, il reste une garantie essentielle au vu de son mode automatique de revalorisation chaque année : revalorisation du montant de l’inflation [4] majoré de la moitié des gains du pouvoir d’achat ouvrier. Par ailleurs, il faut remarquer que la garantie de progression du Smic protège aussi les salariés des branches professionnelles à bas salaires, qui sont des branches où prédominent les femmes, en bloquant la baisse éventuelle des minimas conventionnels.

Le mode actuel de revalorisation date de 1970 quand le Smig (salaire minimum interprofessionnel garanti) a été remplacé par le Smic (Salaire minimum interprofessionnel de croissance). Le Smig, indexé simplement sur l’inflation, progressait moins vite que la moyenne des salaires, ce qui augmentait les inégalités salariales. De plus, le Smig renvoyait à la notion de minimum vital, ce qui avait amené à le régionaliser sous le prétexte que le coût de la vie est différent suivant les régions. Il avait fallu attendre Mai 1968 pour avoir le même salaire minimum sur tout le territoire national. On voit que les projets de régionalisation du Smic et la remise en cause de son mode d’indexation nous font reculer de plusieurs décennies.

Un des arguments avancés pour s’attaquer au Smic est que son montant trop élevé serait contraire à l’emploi. Il faut déjà avoir une bonne dose de cynisme pour affirmer qu’un salaire net de 1 128 euros par mois serait trop élevé. Au-delà, cet argument reprend, pour le Smic, la rengaine d’un coût du travail qui pénaliserait l’emploi, en particulier pour les salariés non qualifiés. D’où la mise en œuvre d’exonérations de cotisations sociales sur les bas salaires. Le bilan plus que mitigé de ces dernières devrait rendre prudents ceux qui prônent une baisse du coût du travail. Il diffère suivant les hypothèses retenues pour le réaliser, les méthodes employées… et le parti-pris idéologique des auteurs. La Cour des comptes, peu connue pour son gauchisme échevelé, indiquait en 2009 que « S’agissant des allègements généraux sur les bas salaires, leur efficacité sur l’emploi était trop incertaine pour ne pas amener à reconsidérer leur ampleur, voire leur pérennité. ».

Mais surtout, comme le faisait remarquer à juste titre le président de la CGPME à propos du Pacte de responsabilité, pour créer des emplois « encore faut-il que les carnets de commande se remplissent ». Car ce qui incite les employeurs à embaucher, c’est d’avoir une demande assurée pour leurs produits. Or s’attaquer au Smic, c’est s’attaquer aux ménages qui consomment l’entièreté de leur revenus, c’est donc faire baisser la demande adressée aux entreprises. Ce type de mesure aura un effet récessif qui aggravera davantage la situation économique alors même que des politiques d’austérité massive sont mises en œuvre. Non seulement cela ne créera pas d’emplois, mais risque même d’en détruire. La raison essentielle de l’augmentation du chômage n’est pas le coût du travail, mais les politiques d’austérité qui aggravent la crise.

Il est d’ailleurs assez paradoxal que Pascal Lamy propose d’instaurer en France des « petits boulots », suivant en cela la politique menée en son temps par Gerhard Schröder qui a abouti à une augmentation considérable de la pauvreté, au moment même où l’Allemagne vient d’instaurer un salaire minimum pour justement lutter contre les petits boulots.


[1] Voir Laurent Mauduit, http://www.mediapart.fr/journal/eco….

[2] Sur ces points, voir la note de Michel Husson auquel cet article emprunte un certain nombre d’analyses, http://hussonet.free.fr/smic12w.pdf.

[3] Le salaire médian est tel que la moitié des salariés de la population considérée gagne moins et l’autre moitié gagne plus. Il se différencie du salaire moyen qui est la moyenne de l’ensemble des salaires de la population considérée (définition Insee). En 2013, il s’élevait à 1 675 euros bruts mensuels, contre 1 430,22 euros bruts pour le Smic.

[4] Il s’agit en fait de l’Indice des prix à la consommation des ménages du 1er quintile de la distribution des niveaux de vie (IPCMPQ). Cet indice vise à mieux prendre en compte l’évolution des dépenses contraintes (loyer, énergie) des salariés à faible revenu.