Deux crises dans la crise : Etats-Unis vs Europe (mai 2014)

Tribune d’Isaac Joshua, économiste, dans « L’Humanité des Débats », le 3 mai 2014

Il y a deux crises dans la crise, et son déroulement n’est pas le même selon qu’il s’agit de l’Europe ou des Etats-Unis. Dans la zone euro, de 2009 (année du creux de la crise) à 2012, le PIB en volume s’est accru de 2,8 [1]. En France, toujours de 2009 à 2012, le PIB en volume [2] s’est accru de 3,8%. Sur la même période, le PIB en volume américain [3] a enregistré une augmentation de 7,3%, soit pratiquement du double s’agissant de la France et de plus du double s’agissant de la zone euro. De nombreux facteurs permettent d’expliquer la différence, mais le soutien public fait certainement partie de ceux que nous pouvons placer au premier plan. Sur la même période 2009-2012, la moyenne des déficits des administrations publiques en points de PIB s’est élevée à 6,1% pour la France [4], à 5,1% pour la zone euro [5], mais à 11,2% aux Etats-Unis [6], soit, là encore, pratiquement le double s’agissant de la France et de plus du double s’agissant de la zone euro.

L’intervention des autorités publiques ne se limite pas à celle de l’Etat et de son déficit : elle concerne aussi la banque centrale. Après l’éclatement de la crise financière, la Fed (banque centrale américaine) ne s’est pas contentée de maintenir un taux directeur proche de zéro : elle a acheté tous les mois depuis le début de 2013 pour 85 milliards de dollars de bons du Trésor et de titres liés à des emprunts hypothécaires, finançant le déficit public, inondant le marché de liquidités. Un apport massif, qui a fortement contribué à soutenir l’activité, impulsant en particulier la remontée de la Bourse américaine. Un apport qui se poursuit toujours, bien qu’avec des montants progressivement ramenés à 55 milliards de dollars à partir du mois d’avril 2014. On ne peut certainement pas compter sur la BCE pour mener une politique comparable.

La divergence entre les chemins empruntés par les Etats-Unis et l’Europe dure maintenant depuis de trop nombreuses années pour être purement anecdotique ou accidentelle. Nous sommes en présence de deux modèles distincts, l’un et l’autre sans précédents dans l’histoire économique (contrairement d’ailleurs à ce que laisse entendre l’expression de « néolibéralisme »). Dans le cas européen, la logique du néolibéralisme est poussée jusqu’à ses conséquences extrêmes. Tel est bien sûr le cas de la liberté de circulation des capitaux, de celle des marchandises ou encore de la fameuse « concurrence libre et non faussée ». Mais tel est surtout le cas en ce qui concerne l’indépendance de la banque centrale ou la non-intervention de l’Etat. Dans le cas américain, il faut aussi assurer l’hégémonie incontestée du capital financier, mais en même temps éviter la répétition des effets sociaux désastreux de la crise de 1929. D’où un modèle aux caractéristiques contradictoires et pourtant équilibré, car à la mondialisation du capital productif et à la financiarisation de l’économie réelle (qui accroissent l’instabilité) fait pendant l’intervention des autorités publiques, Etat et banque centrale (qui doit permettre une stabilisation de l’activité et ainsi éviter une crise à la spirale incontrôlée). Dans ce modèle, à l’économie libéralisée de mettre en œuvre les lois du profit, malgré les crises ; une fois ces crises survenues, aux autorités publiques de recoller les morceaux et de payer les pots cassés [7].

Dans les rangs de la gauche radicale, on entend souvent dire qu’une crise de l’ampleur de celle de 1929 ne peut connaître que deux débouchés : soit une révolution sociale, soit un New Deal, c’est-à-dire un vaste compromis social qui sauve le système capitaliste mais consacre en contrepartie un rapport de force éminemment favorable aux travailleurs. Le modèle américain actuel montre qu’une troisième voie a été trouvée, qui assure, sans New Deal, la domination renouvelée du capital financier, moyennant cependant un brutal accroissement de l’instabilité et une explosion de l’endettement public.

Chacun des deux modèles, européen et américain, a de lourdes conséquences pour la population. Le modèle européen s’installe dans une impasse durable, un état des choses où une croissance poussive ne se distingue guère d’une récession prolongée. Dans le cas américain, l’instabilité est accrue dans la mesure où il ne s’agit pas de s’attaquer aux causes des crises, mais seulement d’en colmater les effets. La politique de la Fed, particulièrement accommodante, sauve peut-être la situation lors de l’éclatement d’une bulle, mais prépare ce faisant la bulle suivante. Quant à l’endettement public, l’accumulation des déficits aidant, il fait un véritable bond : le montant total de la dette fédérale correspondant à l’émission de titres négociables a doublé en 5 ans, passant de 6 361,5 milliards de dollars en 2008 à 12 352,8 milliards en 2013 [8].

Etats-Unis, Europe : jusqu’à quand deux voies aussi divergentes peuvent-elles se maintenir ? L’une ou l’autre devrait finir par l’emporter. Il paraît assez évident cependant que la voie américaine ne peut être empruntée que par les Etats-Unis, les seuls à disposer d’un statut qui leur permet d’emprunter sans trop se soucier des réactions des marchés. Même la perte de leur triple A n’a pas rendu plus difficile le financement de leur déficit. Le modèle américain serait alors réservé aux seuls Etats-Unis ; tous les autres pays seraient abonnés au modèle allemand. Une construction contradictoire et pourtant, là encore, équilibrée, chacun tenant une part de l’édifice. Aux Etats-Unis d’assurer la survie mondiale du système, malgré les crises qui le secouent. Aux autres pays d’assurer pour ce qui les concerne le triomphe du néolibéralisme.

Triste perspective… L’intervention des peuples, premiers concernés, peut cependant bousculer la donne. Elle a déjà commencé à le faire. Le chemin à suivre n’est pas tracé à l’avance, une fois pour toutes. L’enjeu est encore sur la table. Aux peuples révoltés de décider de leur sort.

Isaac Joshua