Une grève légitime

Tribune de Pierre Khalfa (coprésident de la Fondation Copernic) et d’Aurélie Trouvé (coprésidente du Conseil scientifique d’Attac) dans Le Monde du 17 juin 2014

LE MONDE | 17.06.2014

Depuis le 10 juin, les cheminots sont en grève reconductible. Comme d’habitude, et quel que soit le gouvernement, cette grève est présentée par les pouvoirs publics comme une grève inutile, voire corporatiste. Inutile car les inquiétudes des cheminots n’ont pas lieu d’être, corporatiste car ils défendraient leur statut. Que ces deux arguments soient contradictoires – si les cheminots n’ont pas de raison d’être inquiets, pourquoi défendraient-ils donc leur statut ? – ne trouble pas particulièrement les commentateurs. Mais surtout, à les entendre, les cheminots feraient grève par plaisir, et n’est quasiment jamais évoqué le fond du dossier.

Que disent les cheminots ? La séparation entre le gestionnaire du réseau (RFF) et l’opérateur public utilisateur de ce réseau s’est avérée catastrophique. Tout le monde est aujourd’hui obligé d’en convenir. De même, l’ouverture à la concurrence dans le fret s’est révélée un échec patent. Elle a abouti à une chute importante de ce trafic au « bénéfice » de la route, avec de désastreuses conséquences environnementales et sociales, alors même que l’objectif était d’accroître la part du rail.

Face à cette situation, le projet du gouvernement, non seulement ne revient pas sur l’ouverture à la concurrence, mais accroît encore l’éclatement de l’opérateur public. S’il unifie RFF et la SNCF en une société unique, c’est pour mieux immédiatement l’éclater en trois entités qui renforceront la séparation entre gestion des infrastructures et exploitation du réseau. La dette accumulée ces dernières années par RFF sert de justification au projet de loi. Elle relève pourtant essentiellement d’une politique d’aménagement du territoire, donc de la responsabilité de l’Etat, qui a imposé la construction des lignes à grande vitesse, source d’emprunts très lourds pour RFF, et ce d’ailleurs au détriment des investissements nécessaires pour les autres secteurs du rail. Or, le projet du gouvernement pour la SNCF et RFF vise à réduire la dette sur le dos des salariés et du service public, à harmoniser les conditions de travail sur les moins protectrices, pour préparer la SNCF à l’ouverture totale à la concurrence des services de transport de voyageurs, comme le propose un règlement européen.

LES SYNDICATS VOUÉS AUX GÉMONIES

Ces propos peuvent être contestés. Ils ne peuvent être ignorés et balayés d’un revers de main. Le gouvernement a fait le choix de ne pas les entendre et de passer son projet de loi en force au Parlement. Il y eut un temps où le président de la République faisait l’apologie du dialogue social. Visiblement, celui-ci est simplement conçu comme devant aboutir, in fine, à une approbation des projets du gouvernement. Drôle de conception où tout compromis est exclu et où les organisations syndicales n’ont d’autre choix que de se soumettre sous peine d’être vouées aux gémonies.

Le président de la République et son gouvernement viennent d’être durement sanctionnés par nos concitoyens, et en particulier par les électeurs de gauche, qui refusent une politique conçue entièrement pour satisfaire les employeurs. Aujourd’hui, le président de la République et le premier ministre franchissent un nouveau pas et choisissent d’opposer les usagers aux salariés en grève. Une telle attitude constitue une fuite en avant. Il est grand temps que la raison l’emporte et que ce gouvernement prenne la mesure de la situation en suspendant son projet.

Pierre Khalfa (Coprésident de la Fondation Copernic)
Aurélie Trouvé (Coprésidente du conseil scientifique d’ATTAC)