Dire non à l’austérité (novembre 2014)

Tribune publiée dans Libération

François Hollande a réussi une performance : nous n’attendions pas grand-chose de sa politique, il arrive à nous décevoir. Profondément. Nous voulions chasser Nicolas Sarkozy, et voici les grandes lignes de sa politique qui continuent. La règle d’or de l’austérité, l’insécurité et la violence sociale perdurent.

Avec Mitterrand, il y eut le tournant libéral de la rigueur, mais la cinquième semaine de congés payés, les 39 heures, la retraite à 60 ans, les lois Auroux, le RMI plus tard…

Sous Jospin, il y eut plus de privatisations qu’avec Juppé et Balladur réunis, mais les 35 heures, la CMU, le Pacs et des régularisations de sans-papiers.

Avec Hollande, rien. Le mariage pour tous ? Tant mieux. Des gouvernements conservateurs l’ont légalisé aussi.

Depuis deux ans et demi, les catégories populaires n’ont rien obtenu, sauf ce chômage général, qui s’allonge, qui « fout en vrac », qui brise l’avenir. Rien comme revenus supplémentaires : les hausses du Smic valent des Carambars, les hausses des petites retraites, trois paquets de spéculoos. Comme sous la droite, les chômeurs sont culpabilisés et suspects d’être sans emploi, alors que Pôle Emploi n’offre que des métiers déqualifiés, des bas salaires, des temps partiels sous-payés, qu’il faut accepter à moins d’être radié. Mais que peut-on attendre d’un gouvernement qui est ovationné à l’université d’été du Medef ?

Se loger coûte autant, les charges augmentent, mais Valls a vidé de toute efficacité l’encadrement des loyers prévu par la loi Duflot. Dans les quartiers populaires, faute de budgets sociaux, les plafonds fuient et se fissurent, parfois les balcons s’effondrent, les ascenseurs sont souvent hors service. Comme sous Sarkozy, les inégalités sociales et territoriales se creusent. Et la transition écologique, impératif environnemental et source de relance économique, reste un mirage. Aucune stratégie industrielle permettant la reconquête de l’activité et de l’emploi n’est à l’œuvre. Rien non plus pour les jeunes qui devaient être, disait le candidat Hollande, la priorité du quinquennat. Quant à l’ambition écologique, la compression des dépenses publiques et l’allégeance au monde de la finance la réduisent à peau de chagrin.

Il faut, répète-t-on en boucle au sommet de l’Etat, réduire la dette publique, comprimer les dépenses. Le gouvernement qui produit tant de misères invisibles, tant de galères, n’y parvient en rien, à force de multiplier les avantages aux grandes entreprises.

Un si petit monde décide au mépris de la démocratie, dans le cadre d’une Ve République exsangue. Ceux qui imposent cette politique ne se représentent pas une seconde la réalité des milieux populaires. Comment le pourraient-ils ? La distance sociale est trop grande. Issus des beaux quartiers, brillants sujets d’HEC, de l’ENA, de Sciences-Po, devenus business schools, ils appliquent les patterns et savoir-faire du privé intériorisés mieux que leurs condisciples. Leurs carrières les font circuler entre haute fonction dans l’Etat et haute fonction dans les entreprises du CAC 40.

Cette nouvelle noblesse libérale d’Etat ne fréquente, ne connaît, ne voit, ni ouvriers, ni employés, ni techniciens, ni chômeurs… Ils voient des comptes (à « restaurer »), l’impératif d’y parvenir pour se « placer » dans la concurrence qui parmi eux fait rage.

Quant à l’austérité, ce sont des vies empêchées, des millions de vies passées sous la menace : de perdre son boulot, d’être expulsé, surendetté, de ne plus boucler le mois, de ne pas réparer sa voiture, payer les transports, le gaz, l’électricité, pour se chauffer. Et, qui le dit, qui le sait, de ne pas « avoir de quoi » faire manger correctement ses enfants, si bien qu’ils n’ont qu’un vrai repas par jour : à la cantine scolaire. Ceux qui résistent ? Les CRS. Les syndicalistes qui se battent ? L’amnistie leur est refusée. Les sans-papiers surexploités et sans droits ? Expulsés comme sous Guéant. Le droit de vote des immigrés ? Aux oubliettes. Avec certains ministres ou ex-ministres, nous faisions campagne en 2010 pour sauver la retraite à 60 ans. Avec François Hollande, là comme ailleurs, la plupart des régressions sarkozystes ne sont pas abrogées. Hier, qu’était-ce que la gauche ? Partager pour l’égalité. Eriger des droits et des protections sociales, des libertés publiques, corriger les méfaits du capitalisme, rejeter cette civilisation du « renard libre dans le poulailler libre ».

Depuis 2012, Hollande a enrichi les riches et appauvri les pauvres. L’austérité n’est pas pour tout le monde : 40 milliards de dividendes versés aux actionnaires en 2013, 5% de plus qu’en 2012. Après les milliards donnés sans contreparties aux grandes entreprises avec le « pacte de compétitivité », le nouveau budget va plus loin. Financer les cadeaux aux entreprises, suppose de prendre l’argent quelque part. C’est sur la majorité de la population que vont peser les 21 milliards d’économies annoncés : 9,6 milliards en moins pour la Sécurité sociale, 7,7 milliards en moins dans les services publics et 3,7 pour réduire l’action des collectivités locales.

Traduction : de nouvelles suppressions de postes, salaires bloqués dans la fonction publique, des services publics dégradés, des coupes supplémentaires dans l’assurance maladie (notamment dans les hôpitaux)… Les collectivités locales ne pourront faire face à leurs dépenses alors que l’Etat leur a transféré de nouvelles attributions sociales et éducatives.

Nous avons honte d’avoir voté Hollande. Il fustigeait « la finance », invisible ennemi. Avec Emmanuel Macron, Jean-Pierre Jouyet, Laurence Boone, des banquiers dictent sa politique économique. Refuser ces choix est un préalable pour construire une alternative émancipatrice. Nous sommes convaincus que l’austérité appartient au vieux monde et qu’une politique fondée sur le partage des richesses, la démocratie véritable et la transition écologique apporterait un mieux vivre pour les « 99% » que nous sommes.

Comme les Québécois contestant la privatisation des universités, nous porterons désormais un carré de feutrine rouge à nos boutonnières, sur nos sacs, nos vélos, à nos fenêtres. Nous avons manifesté le 15 novembre à l’appel du collectif AAA (Alternatives à l’austérité). Nous appelons celles et ceux qui refusent l’austérité à mettre des carrés rouges partout. Cela dira notre nombre. Cela dira : carton rouge à l’austérité.

Clémentine Autain (Ensemble-Front de gauche), Willy Pelletier (Fondation Copernic), Malika Zediri (Association APEIS), Christophe Delecourt (UGFF-CGT) et Didier Porte (artiste)