Le budget 2016 est régressif, et illusoire (octobre 2015)

Point de vue publié dans Le Monde du 15 octobre, signé Thomas Coutrot, porte-parole d’Attac, et Pierre Khalfa, coprésident de la Fonction Copernic.

En pariant sur le retour de la croissance et des investissements, le gouvernement ignore la perpétuation des causes de la crise : une demande insuffisante, la financiarisation des entreprises, les limites de notre modèle de développement.

Le projet de loi de finances pour l’année 2016 est à la fois régressif et illusoire. Régressif quand il prévoit 16 milliards d’euros de nouvelles coupes budgétaires, frappant la Sécurité sociale, les collectivités territoriales et l’Etat lui-même. Illusoire quand il est construit sur une prévision imprudente de croissance (1,5 % en 2016).

Il prolonge le budget précédent qui programmait sur trois ans un cadeau de 41 milliards d’euros aux employeurs et un plan d’économies de 50 milliards d’euros. Les économies supplémentaires sur la Sécurité sociale donneront donc lieu à de nouvelles attaques contre l’hôpital public, les remboursements de médicaments et de soins. Et cela alors que, selon la Cour des comptes (rapport de septembre 2014), la fraude des employeurs au paiement des cotisations sociales serait comprise entre 20 et 25 milliards d’euros, plus de deux fois le déficit prévu en 2015.

Quant aux coupes dans le budget de l’Etat, elles touchent, entre autres, le ministère de l’écologie et l’aide au développement. Quelques jours à peine après que le président de la République a annoncé à l’ONU une augmentation de l’aide aux pays en développement et un engagement plus important de la France sur les questions climatiques ! Ce gouffre entre le discours et les actes montre que le cynisme peut tenir lieu de politique, au moins jusqu’à la déroute électorale.

Alors que les collectivités territoriales réalisent les trois quarts de l’investissement public, baisser les dotations de l’Etat ne peut que prolonger la logique récessive à l’œuvre aujourd’hui. Alors que l’investissement des entreprises fait du surplace, tout comme la consommation des ménages, baisser les dépenses publiques ne peut qu’accroître les risques de récession.

Difficile en outre de compter sur le moteur des exportations : la plupart des pays de la zone euro sont dans la même situation, alors que les pays émergents, et particulièrement la Chine, connaissent d’énormes difficultés. L’OCDE vient d’annoncer un deuxième trimestre consécutif de baisse des échanges internationaux, phénomène inédit depuis cinquante ans (hormis l’année suivant un choc financier comme en 2002 ou 2009). La baisse de l’euro risque donc d’avoir des effets limités. Pis encore, la bulle financière menace d’exploser à la moindre augmentation des taux d’intérêt américains, avec des conséquences potentiellement catastrophiques.

Dans un contexte international aussi sombre, on ne peut que s’étonner des hypothèses retenues pour bâtir ce budget. Le gouvernement prévoit un rebond de la consommation des ménages, une forte augmentation des exportations et de l’investissement des entreprises (+ 5 % chacun). Pari plus que risqué. La baisse de l’impôt sur le revenu, malvenue s’agissant du principal impôt progressif, est faible (2 milliards) ; rien ne dit d’ailleurs que les ménages l’utiliseront pour consommer plutôt que pour épargner par précaution. A moins qu’elle ne soit tout bonnement effacée par une augmentation des impôts locaux. Et comment les exportations pourraient-elles flamber alors que la déflation menace l’Europe et que l’Asie s’enfonce dans la récession ?

Ce pari suppose surtout que l’effet cumulé du crédit impôt compétitivité emploi (CICE) et du pacte de responsabilité (33 milliards d’euros en 2016) poussera les entreprises à investir. Or, pour le moment, elles préfèrent continuer à privilégier leurs actionnaires. Ainsi, en 2014, les dividendes et rachats d’actions des groupes du CAC 40 ont augmenté de 30 %. C’est l’impasse de la  » politique de l’offre  » : pourquoi les entreprises investiraient-elles alors que la demande interne est attaquée frontalement par les restrictions budgétaires et par le développement du chômage, de la précarité et de l’austérité salariale, tandis que la demande extérieure s’affaisse ?

Les gouvernements successifs semblent avoir une prédilection pour les hypothèses optimistes, voire hasardeuses, comme l’a montré le feuilleton du déficit à 3 % du PIB. Comme son prédécesseur, François Hollande s’était engagé à tenir cet objectif dès 2013. A peine élu, il a mis en œuvre pour cela des mesures restrictives… qui ont évidemment réduit l’emploi et l’activité, mais fort peu le déficit : 4,3 % du PIB en 2013 et 4 % en 2014, avec une dette publique qui continue à augmenter.

Il y a fort à parier que les turbulences monétaires et financières à venir vont faire cesser le miracle inespéré des taux d’intérêt quasi nuls sur la dette. Quant à la croissance, tel Godot, elle risque fort de se faire attendre, peut-être durablement, comme le pensent nombre d’économistes. L’Himalaya des dettes publiques et privées, le péril du réchauffement climatique rendent impossible et indésirable une relance durable de la croissance dans les pays riches.

Pour financer l’indispensable reconversion écologique de nos modes de production et de consommation, satisfaire les besoins sociaux et favoriser l’emploi, il faudra privilégier la redistribution : l’annulation des dettes impayables, une fiscalité confiscatoire sur les très grandes fortunes, une socialisation démocratique des banques, un revenu minimum décent et un revenu maximum admissible, une réduction du temps de travail. Faute d’une réorientation radicale vers la solidarité, nous le savons tous même si certains refusent de le croire, nos sociétés s’enfonceront irrémédiablement dans le chaos social et écologique, dans la guerre de tous contre tous.