Super Mario a encore frappé !

11 mars 2016 / Par Pierre Khalfa / Blog : Le blog de Pierre Khalfa

La Banque centrale européenne (BCE) vient d’annoncer de nouvelles mesures censées lutter contre la menace de déflation et de stagnation économique. Son principal taux directeur, celui auquel se refinancent les banques, qui était de 0,05 % depuis septembre 2014, est ramené à zéro et le taux d’intérêt au jour le jour, le taux de prêt marginal, passe de 0,30 % à 0,25 %.

La Banque centrale européenne (BCE) vient d’annoncer de nouvelles mesures censées lutter contre la menace de déflation et de stagnation économique. Son principal taux directeur, celui auquel se refinancent les banques, qui était de 0,05 % depuis septembre 2014, est ramené à zéro et le taux d’intérêt au jour le jour, le taux de prêt marginal, passe de 0,30 % à 0,25 %. La BCE avait mis œuvre un programme de Quantitative Easing (QE) visant à acheter sur le marché secondaire 60 milliards d’euros par mois de titres, essentiellement publics, de mars 2015 à septembre 2016, programme qu’elle avait déjà prévu de prolonger jusqu’en mars 2017. Ces rachats se monteront dorénavant à 80 milliards par mois et concerneront les obligations émises par les entreprises de la zone euro. De plus, le taux de dépôt, c’est-à-dire le taux auquel sont rémunérés les capitaux placés à la BCE, qui était déjà négatif, passe à – 0,4 %. Enfin, la BCE va relancer ses opérations de crédit à long terme auxbanques (TLTRO, Targeted Longer-Term Refinancing Operations).

Ces mesures amplifient celles prises en juin et septembre 2014 qui n’ont pas eu les résultats escomptés. Produiront-elles cette fois-ci les effets recherchés ? On peut fortement en douter. Certes la baisse des taux directeurs peut favoriser une baisse de l’euro et donc favoriser les exportations hors zone euro. Mais, outre qu’une part essentielle des échanges des pays de la zone euro se fait dans le cadre de l’Union européenne, c’est-à-dire avec des pays dont la monnaie est soit l’euro, soit liée à l’euro, encore faut-il que la demande adressée soit au rendez-vous. Or, les pays émergents, une des destinations cibles pour les exportations, connaissent des difficultés considérables et sont tous peu ou prou en récession. La Chine, elle-même, se débat aujourd’hui dans des difficultés économiques importantes.

Mais surtout, le problème de l’euro vient avant tout de son cours erratique, ce qui pose des problèmes d’adaptation aux entreprises exportatrices hors zone euro et des problèmes quant aux prix des importations venant des pays hors zone euro, notamment en matière d’énergie. L’euro est ainsi passé de 1,17 dollar lors de sa création en 1999, à 0,83 dollar en octobre 2000 pour remonter à 1,60 en juillet 2008, baissant ensuite jusqu’à 1,23 en juillet 2012, remontant pour se rapprocher de 1,40 en mai 2014, puis baissant à nouveau pour être aujourd’hui aux alentours de 1,10. Les mesures prises par la BCE permettront-elle de le stabiliser et à quel niveau ? Le niveau optimal de l’euro est d’autant plus difficile à déterminer que la zone euro est hétérogène et que tel niveau de l’euro peut favoriser tel pays et en pénaliser tel autre et, plus compliqué encore, à l’intérieur d’un pays, toutes les entreprises ne sont pas sensibles de la même manière au taux de change de l’euro. Globalement aujourd’hui la zone euro est en excédent commercial, ce qui tend à indiquer que, pour la zone prise dans son ensemble, le cours de l’euro n’est pas un problème.

Au-delà, le taux directeur de la BCE était déjà très bas, sans que cela ait eu le moindre impact sur l’activité économique. On peut douter que cette nouvelle baisse change sensiblement la donne. Les mesures prises par la BCE reviennent à distribuer de l’argent aux banques en espérant que celles-ci prêtent aux entreprises et aux ménages afin de relancer l’activité économique. L’hypothèse implicite de ces mesures est que la stagnation économique actuelle est due à un manque de liquidités. Or ce diagnostic est faux. Les entreprises européennes baignent dans les liquidités. En 2014, les grandes entreprises européennes détenaient ainsi plus de 1000 milliards de dollars de cash.Cette somme est 40% plus élevée qu’en 2007 à la veille de la crise financière internationale, et quasiment trois fois plus élevée qu’en l’an 2000. La France n’est pas en reste. En France, les entreprises non financières du CAC 40 détenaient en 2014 environ 160 milliards d’euros de cash. Ce n’est donc pas l’argent qui manque aux entreprises pour investir.

Mais pourquoi investiraient-elles alors que la demande publique ou privée est anémiée par les politiques d’austérité et que l’activité économique stagne ? Nous sommes dans une situation que les économistes nomment « trappe à liquidité », dans laquelle la politique monétaire devient peu ou pas opérante. Faute de demande, l’argent de la BCE n’est pas injecté dans le circuit économique et les liquidités sont en bonne partie conservées sur les comptes des banques à la BCE – et ce malgré un taux de dépôt négatif – pour faire face à des coups durs. Le risque est alors grand que l’argent mis à disposition par la BCE aille nourrir une nouvelle bulle financière si les banques se mettaient à prêter pour les usages financiers des institutions financières ou des grandes entreprises : rachats d’actions, fusions-acquisitions notamment. La BCE vient d’ailleurs implicitement de reconnaître le peu d’efficacité de ce type de mesures, au vu du très faible taux d’inflation et d’une activité économique atone, puisqu’elle vient de décider de les amplifier une fois de plus.

En fait, la BCE est prise dans une contradiction dont elle ne peut pas sortir. Elle tente par la politique monétaire de pallier les conséquences des politiques d’austérité qu’elle promeut mais qui plombent la demande effective. Or si les mesures prises par la BCE ont évité l’explosion de la zone euro, que certains prévoyaient inéluctable, elles n’ont pas permis d’améliorer la situation économique, de faire baisser le chômage, d’enrayer le développement de la précarité ni d’en finir avec la menace de déflation. Cette dernière a pour cause la baisse continue des demandes internes dans la quasi totalité des pays de la zone euro : la demande globale est structurellement inférieure à l’offre globale. Les politiques d’austérité en sont directement responsables. Il faut donc changer radicalement de politique économique, en tournant l’activité vers la satisfaction des besoins sociaux et la transition écologique. Mais cela suppose la construction des rapports de forces nécessaires pour l’imposer et un gouvernement décidé à changer la donne.