Beauvau gouverne l’Etat

Beauvau gouverne l’Etat

L’Humanité, 22 septembre 2016

Ce gouvernement libéral-sécuritaire ouvre la voie à une droite extrêmisée. Car les leaders de droite, pour sembler utiles aux secteurs patronaux les plus réactionnaires, se doivent d’en rajouter dans la politique de la matraque, la matraque pour politique.

Ils iront loin. Ils le peuvent. Puisque ce gouvernement a rendu ordinaires des violences que la droite d’hier n’osait plus. Manifestants frappés, mutilés, éborgnés. Assignations à résidence à discrétion, garde à vue, prison ferme. Contre qui ? Des salariés qui luttent pour leurs droits, des salariés âgés gazés, des écologistes, des syndicalistes, des jeunes, parfois lycéens au cœur généreux.

Sous M. Valls, ce fut le grand renversement, ce rêve éternel de la droite : dans la guerre économique que mène la bourgeoisie mobilisée, les criminels sont ceux qui résistent.
Le rêve éternel mais refoulé de la droite, cette fois réalisé. Contre la démocratie, l’autorité du bon plaisir. Contre la violence des licenciements, du chômage, des CDD à perpétuité, des vies empêchées, ruinées, des campements de migrants évacués sans solution, alors que meurent dans la rue 2200 sans-logis par an, 6 par jour, un toutes les quatre heures, imposer « l’identité française », le voile, l’islam, la nationalité (et sa déchéance) comme cœur des clivages légitimes. Le tout-sécuritaire en renfort, pour exaspérer les peurs et le sentiment d’être, avant tout, non pas des salariés menacés mais des « français » menacés. Marine Le Pen n’a plus à faire campagne, le gouvernement s’en charge.

Pourquoi cette dérive ? D’abord parce que la place Beauvau gouverne l’Etat.

Qui dirige Matignon ? Y. Colmou, conseiller spécial du premier ministre, patron du cabinet Progress avant d’être promu préfet au ministère de l’Intérieur sous Valls. S. Gros, chef de cabinet, H. Hauzy, un temps conseiller « com », venus d’Evry et adoubés dans la noblesse libérale d’Etat en intégrant l’Intérieur en 2012. R. Vedel, conseiller aux affaires intérieures, ex-collaborateur du préfet Gaudin, directeur général de la police nationale sous Sarkozy. Son adjoint, E. Stoskopf, vient aussi de Beauvau. Ne citons que ceux-ci.
La liste est longue de ces princes de Matignon, hier pas même vicomtes dans la noblesse d’Etat, et qui doivent au ministère de l’Intérieur, leur consécration élevée. Ils sont nés « ducs d’Etat » à Beauvau. A Matignon, ils « font » donc du Beauvau.

Ainsi que T. Andrieu, « dir-cab » du Garde des Sceaux, directeur-adjoint de Valls à l’Intérieur jusqu’en 2014. Quant à J-J. Urvoas et son conseiller spécial F. Vadillo, ils firent de concert voter la loi sur le renseignement en 2015, pour les besoins du ministre de l’Intérieur.

Tous ont peur, car les restructurations libérales ne passent pas sans résistances. Tous s’affolent d’être déchus. Tous font ce qu’ils savent faire. Et plus montent leurs frayeurs, plus ils se crispent à triple-tour, et frénétiques se rabattent vers leur cœur de métier, ce qui les a promus : l’ordre, à tout prix le retour à l’ordre, vite, l’enfermement, cogner, éliminer, inquiéter.
Ce qui, par ailleurs, donnent aux élites d’Etat, l’impression qu’elles gouvernent. Elles ont cassé « la main gauche de l’Etat » dont parlait Bourdieu, les services sociaux, la protection sociale, elles ne gouvernent plus grand-chose de ce côté-ci. Alors leur reste la « main droite de l’Etat » (les diverses forces de l’ordre), qui obéit au doigt et à l’œil, et leur donne si fort l’illusion de diriger.

Que cette « main droite de l’Etat » serve objectivement la droite, qui s’en étonne ? Valls décomplexe la droite. Mais il décomplexe aussi, il débride tous les « petits porteurs » d’autorité, ces gardiens minuscules des ordres minuscules, qui partout pourrissent la vie. Et qui se sentent encouragés à être encore plus autoritaires, arbitrairement, stupidement.

Willy Pelletier, sociologue, coordinateur général de la Fondation Copernic