Trump, impérialisme et lutte entre formes du capital

Trump, impérialisme et lutte entre formes du capital 

par Christian de Montlibert, sociologue

MARDI, 15 NOVEMBRE, 2016 – L’HUMANITÉ

Dire, comme le font les médias, que la victoire électorale de Donald Trump est un indice de la montée d’une pensée réactionnaire dans le monde est peut-être un peu trop rapide. Certes, dans nombre de pays, les transformations de la structure sociale sont intenses, entraînant des insatisfactions diverses qui cherchent un ancrage politique : les inégalités se sont accentuées ; les revenus de ceux qui percevaient déjà des salaires faibles ont diminué ; le chômage est très présent et affecte la vie de nombre d’individus (en France, 57 % des ouvriers et employés ont connu au moins une période de privation d’emploi) ; les mesures de protection contre l’insécurité gérées par les États diminuent au fur et à mesure qu’est mise en avant la réduction des déficits budgétaires ; le droit du travail a été ou est malmené, quand ce n’est réduit. Mais l’existence d’une vague réactionnaire mondiale est surtout mise en avant par les leaders des formations de droite populiste et d’extrême droite, et par des journalistes. Les premiers tentent, en insistant sur la similitude des situations, de profiter de l’élection du président états-unien pour se faire entendre, et les seconds, de faire peur avec la montée d’un populisme ravageur et, ainsi, d’étendre leur lectorat. Cela étant, la montée d’une extrême droite est bien réelle : il y aura bientôt des élections en Autriche qui risquent de donner le pouvoir à l’extrême droite ; en Italie, où un référendum pourrait consolider la position du Mouvement 5étoiles ; aux Pays-Bas, où le parti d’extrême droite est engagé dans une lutte serrée avec les libéraux ; en Allemagne, où le mouvement Pegida pourrait continuer d’engranger des résultats à son avantage ; en France, où le FN améliore ses scores électoraux d’élection en élection… mais cela ne permet pas pour autant de faire l’amalgame entre des situations très différentes. C’est oublier que, même s’il y a des traits communs, la situation des États-Unis n’a pas grand-chose à voir avec celle de la Pologne, de la Hongrie, de l’Autriche ou de l’Italie. Le propre de l’analyse est sans aucun doute de disjoindre ce qu’une pensée mythique et mystificatrice joint trop facilement.

En Europe de l’Est, sont à l’œuvre les effets de la disparition d’un empire – en l’occurrence, la Russie soviétique – qui conduisent une partie de la population, pour qui l’appartenance à une survivance de la tribu l’emporte, à vouloir un État nationaliste. La résistance de la partie la plus conservatrice de la population, qui craint les conséquences de la construction d’une entité supranationale – en l’occurrence, l’Europe – sur ses intérêts locaux, intervient aussi. Ces deux parties se retrouvent dans la célébration d’une identité autochtone qui serait première, repliée sur une catholicité conservatrice comme en Pologne ou sur une identité magyare mythique comme en Hongrie. Dans ces pays, la petite bourgeoisie et les ouvriers professionnels se trouvent face à des groupes d’émigrés, sorte d’outsiders qui viennent déranger les routines de la quotidienneté et, ainsi, les obligent à repenser – ce à quoi ils se refusent – leur propre place dans un monde où les inégalités s’accentuent.

Aux États-Unis, la situation, apparemment semblable, masque de fait des différences sensibles. D’abord, les problèmes de l’immigration se posent obligatoirement autrement dans un pays composé de vagues successives d’émigrés ; ensuite, la résurgence d’une identité nationale largement mythique a été mise en avant par les médias bien au-delà de la réalité. Il y a eu, certes, une rencontre entre des attentes d’une population qui a vu ses conditions d’existence se détériorer et un discours antiétatique n’hésitant pas à flatter, quand ce n’est flagorner, les soi-disant manières de vivre populaires. Mais, surtout, se joue là un autre problème : celui de la définition de l’impérialisme. Il faut relire Lénine. Tout semble montrer que l’élection du nouveau président des États-Unis repose sur plusieurs oppositions : opposition entre le self-made-man (apparent) – des milliardaires aux petits patrons– et les cadres supérieurs qui doivent leur place au passage par les universités les plus sélectives ; opposition entre dirigeants de grandes et moyennes entreprises de services et de commerce alliés aux dirigeants de banques et les dirigeants de l’industrie et des multinationales ; opposition entre le capital territorialisé qui demande des investissements sur place et le capital fluide d’une finance internationalisée. C’est dire que cette élection est liée aux luttes entre les différents formes de capital et a pour enjeu les formes d’État : on sait que Trump souhaite moins d’État, qu’il veut faire disparaître les limitations d’opérations financières imposées aux banques depuis 2008, qu’il souhaite réduire l’État social (pourtant réduit à la portion congrue aux États-Unis), qu’il ne se soucie guère des questions environnementales et, surtout, qu’il est prêt à rompre avec la doctrine de « partenaire indispensable » chère à Obama pour en revenir à la domination impérialiste états-unienne.