Hypothèses sur les votes d’extrême-droite

Hypothèses sur les votes d’extrême-droite

Par Christian de Montlibert

L’extrême droite en France, soit le FN, a accru considérablement son audience dans presque tous les groupes sociaux dont les classes moyennes et populaires. Reste que c’est aller un peu vite que d’affirmer que les ouvriers votent de plus en plus pour le FN alors qu’une part non négligeable des classes populaires peu diplômées n’est pas inscrite sur les listes électorales et, lorsqu’elle l’est, vote « avec ses pieds » en ne se rendant pas aux urnes. Signe certes d’une indifférence, d’un désintérêt  ou même d’une défiance vis-à-vis du système électoral mais qui a pour effet mécanique de grossir le pourcentage du  FN chez les ouvriers alors qu’un décompte en termes de voix exprimées  rapportées au corps électoral de la catégorie obligerait à plus de nuances sur la progression de l’extrême droite dans ce groupe social.

On peut penser, qu’aujourd’hui, cette recrudescence des votes pour l’extrême droite, dont les récentes élections témoignent, est largement liée aux transformations de la structure sociale auxquelles ont participé, parfois à leur corps défendant mais le plus  souvent très activement,  des membres des classes dominantes.. Pour autant ces changements n’entraînent pas automatiquement une adhésion aux thèses défendues par le FN ; elles fonctionnent plutôt comme des conditions de possibilité mais ne déterminent en rien la probabilité de vote qui, lui, dépend de la rencontre entre des attentes et un discours dans une situation politique particulière. C’est dire que le vote FN n’est ni inévitable, ni inexorable, ni inéluctable et qu’un autre état du champ politique,  dans lequel les différents partis, loin de se « lepéniser » comme ils le font aujourd’hui en lui  empruntant les thématiques de l’identité et de l’immigration, en reviendraient à une concurrence pour déterminer les meilleurs moyens de la  lutte contre les inégalités d’une part et d’autre part un retour vers un Etat social imposant une opposition ferme aux licenciements,  un arrêt  de la régression sociale et une restauration des droits sociaux, le réduirait vite à une part négligeable. Actuellement le FN s’efforce de transformer un assemblage d’individus divers, souvent dévalorisés, en un groupement ayant une image de soi positive autour d’une apologie de la Nation et de dénoncer, avec indignation, les coupables de la situation en leur imputant les responsabilités de la crise : l’Etat et les étrangers occupant les premières places dans cette attribution.

Ces transformations de la structure sociale ont été produites par les conséquences de deux modalités de « défaisance » mises en place progressivement, dans des univers différenciés – des champs, au sens que Bourdieu donnait à ce terme.  Pas toujours voulues consciemment, au moins au début, elles ont connu, après des tâtonnements et des hésitations, un processus de coalescence et, dès lors, ont été assumées, par de larges parties des classes dominantes. L’expression de structures de « défaisance » est empruntée aux économistes qui l’ont inventée pour permettre aux banques (qui les employaient, ou qu’ils avaient ordre de soutenir), de retrouver leur capital débarrassé des passifs et des dettes pourries. Avec ce système les banques ne gardent que les actifs et la charge des passifs est transférée à l’Etat et aux contribuables. Tout se passe comme si les classes dominantes s’étaient, en trente ans, débarrassées, autant que possible, de tout ce qui grevait leur capacité de profit en le renvoyant vers un Etat qui, lui-même, se défaussait de plus en plus de cette « charge ».  Ces « défaisances » ont fonctionné dans l’univers politique et dans l’univers économique. Tout s’est passé comme si, dans l’univers économique, on se débarrassait, autant que faire se peut, des collectifs chargés de la revendication ; dans l’univers politique, on se débarrassait des institutions de l’Etat social. Dans ces conditions existait une transformation profonde des modalités d’existence des classes populaires et des classes moyennes qui engendrait des demandes nouvelles d’autant plus que, durant la même période,  dans l’univers intellectuel et médiatique, on s’était débarrassé de la représentation valorisante de la « classe ouvrière », que les réseaux de militants communistes s’étaient effilochés et que  l’état du champ politique était tel que l’extrême droite y  exerçait une influence  certaine. Dès lors la probabilité d’une rencontre entre des demandes engendrées par cette transformation des conditions et positions de classe et des offres politiques devenues très présentes dans le champ politique augmente considérablement.

Défaire les collectifs de salarié.e.s

Tout se passe comme si la première « défaisance » conduisait à casser non seulement les collectifs et à défaire le droit du travail mais aussi à défaire les groupes d’atelier, de bureau dans lesquels se communalisent les insatisfactions et les revendications. Cette volonté s’est élaborée progressivement. Le pouvoir hiérarchique du système dans les années soixante s’usait.   Une telle situation ne pouvait durer. Face aux gaspillages, aux mises au rebut, aux résistances informelles dans les ateliers, au coût de la rotation du personnel, aux « journées perdues pour fait de grève », à l’extension de la sécurité sociale et au développement des droits syndicaux, les critiques émanant du patronat, des hauts fonctionnaires, des économistes, des agents des instances internationales étaient de plus en plus nombreuses et encourageaient un mouvement de « reconquista » des employeurs. Ce procès a demandé du temps pour se mettre en place  et a pris différentes formes  : recours à des solutions psychologisantes pour mettre en place une «domination douce » ; éviction des personnels peu enclins ou peu adaptables aux nouvelles exigences de la flexibilité; réorganisation des structures de production avec la filialisation, la sous-traitance, l’externalisation et la location des services ; répression antisyndicale ; appel à la technique des automates ; rationalisation de la gestion des temps de travail et affinement du contrôle financier grâce à l’informatique; contournement du droit du travail par le droit commercial, destruction du droit du travail.   Ces diverses solutions ont été essayées ici et là. Alors que certains s’attachaient, avec des techniques manipulatrices,  à «susciter la participation », d’autres secteurs industriels, comme la sidérurgie, engageaient des réorganisations radicales conduisant à des licenciements en grand nombre, alors que d’autres encore, à l’exemple des patrons italiens, amorçaient un fractionnement des grandes unités où les forces syndicales étaient très organisées.

Reste que, les banques et autres organismes financiers occupant les positions dominantes, la financiarisation actuelle de l’économie,  qui a permis aux actionnaires de reprendre le pouvoir et d’imposer leurs exigences,  n’a pu se développer qu’autant avait été réduite, auparavant,  la capacité des collectifs de salariés à se faire entendre et n’a pu se poursuivre qu’autant, le droit du travail protecteur des salariés était (partiellement) défait ou , pour le dire autrement, qu’autant que la capacité de l’Etat à assurer la reproduction de la force de travail en était (relativement) amoindrie.

Tout se passe comme si cette nouvelle philosophie de l’entreprise impliquait aussi de remplacer les petits chefs autoritaires par des cadres et d’écarter les ouvriers trop éloignés de ce nouveau mode de domination ou trop contestataires. La diffusion de ce nouveau système d’autorité et de gestion ne pouvait pas, en effet, se développer tant que la réticence des fractions des classes populaires à abandonner un style direct de rapport à l’autorité rendait incompatible la présence simultanée de cadres formés à une médiation dans les rapports de commandement et de salariés attachés à une représentation dichotomique des rapports sociaux dans l’entreprise. Tout s’est donc passé comme si une grande partie des classes ouvrières formait un groupe trop déterminé par des valeurs prolétariennes et un ethos populaire, trop soutenu par des organisations aptes à faire entendre leur point de vue, trop protégé par  un droit du travail obtenu  par des luttes,  pour que sa mise à l’écart ne soit pas une condition nécessaire au développement des nouvelles modalités de fonctionnement. Les stratégies patronales – élaborées dans des contextes différents, très souvent pour faire face à des difficultés financières entrainées par la fluidité d’un capital qui a toute liberté de se réinvestir ailleurs si le rendement y est plus élevé –   ont fini par former un ensemble ayant pour effet de minimiser l’audience des salariés, de discréditer les formes de luttes collectives et, surtout, d’entrainer une diminution du nombre de militants.

Le déplacement des entreprises vers des pays à bas coût de main d’œuvre a très rapidement amplifié ces processus. Le développement de multinationales, qui ne se soucient de la localisation nationale des entreprises qu’elles absorbent qu’autant que cela amplifie le « retour sur investissement », devient un facteur essentiel de la défaite du droit et des collectifs de salarié.e.s. La mise en place dans les entreprises de techniques  de gestion et de contrôle plus sophistiquées,   grâce à l’automation et à l’informatique n’a, d’ailleurs,  pas été pour rien dans l’individualisation des situations de travail (qui empêche matériellement la constitution d’une solidarité de groupe),  ne serait-ce qu’en permettant aux directions d’obtenir une information plus  précise sur les temps  consacrés aux  pratiques professionnelles. Il faut ajouter que les consultants et autres spécialistes de la rationalisation de la gestion des processus de production et de gestion de la force de travail, pour beaucoup sceptiques, quand ce n’est critiques, des organisations syndicales, contribuent largement à ces transformations.

Cette défaisance a, dans ces conditions, débouché sur un chômage de masse dans les classes populaires, une précarisation salariale qui atteint aussi les classes moyennes et un éparpillement des entreprises de production et de consommation.

La première des conséquences de ces transformations du champ économique  est le chômage de masse – affectant les individus faiblement qualifiés, travaillant dans des secteurs économiques supportant difficilement la concurrence –qui conduit au repliement sur soi, au discrédit, au sentiment d’impuissance et, même au décès. Certes tous les chômeurs ne réagissent pas de la même façon : entre les résignés, ceux qui se sentent disqualifiés, ceux qui tentent de s’adapter à la nouvelle situation et ceux qui maintiennent envers et contre tout la certitude d’une injustice commise à leur encontre, les différences sont importantes. Reste que le chômage atteint profondément la vie quotidienne : les tensions se développent souvent au sein des couples à propos de la part de responsabilité de chacun dans l’incapacité de trouver un emploi ; les répercussions du chômage de l’un sur la vie professionnelles des autres membres de la famille font plus pressantes , enfin la sociabilité des non chômeurs a tendance à diminuer sensiblement. L’impossibilité de s’expliquer la situation n’y est pas pour rien  surtout lorsqu’elle est associée à des  investissements intenses dans le travail. Il est vrai aussi que  les capacités à s’expliquer ces situations difficilement vécues ont  été réduites  par la diminution du nombre de militants engagés dans les instances professionnelles ou revendicatives (le nombre de licenciements des militants, les procès au pénal de ceux qui ont adopté, pour se faire entendre, des méthodes jugées illégitimes en sont  la preuve). A l’incompréhension s’est ajouté le sentiment d’un déclassement et d’une inadaptation renforcée par la confrontation avec des experts diplômés représentants une classe sociale nouvelle, bien adaptée au monde néo libéral, parlant une langue économique dont on ne comprend pas toujours la majorité des termes mais dont, surtout, on ne partage aucune des représentations et des modes de raisonnement. En somme l’ordre social est bouleversé et l’ordre moral (le juste, le droit…) qui l’accompagnait apparait comme délité. L’appréhension du risque de déclassement social, qui devient patent, tout en demeurant incompréhensible, fait naître un sentiment d’injustice.  Un désir de revenir à l’ordre peut conduire ceux qui étaient le plus attaché à la stabilité et au respect de la hiérarchie à sortir de l’abstention électorale pour exprimer son ressentiment.

L’éparpillement des collectifs est la seconde des conséquences. Aujourd’hui une partie non négligeable de la classe ouvrière réside dans des communes rurales. Les nouvelles stratégies des entreprises ont conduit à construire un système de production qui repose sur des filiales qui, elles-mêmes, sous-traitent à de petites entreprises installées dans le monde rural dans lesquelles la « revendicativité » est relativement faible. On sait par exemple que 22% des entreprises comptant entre 20 et 49 salarié.e.s ont  des représentants syndicaux alors que 71% des entreprises ayant plus de 100 salariés sont dans cette situation comme 99% des entreprises de plus de 1000 salariés. Il faut ajouter que plus l’emploi est précaire plus faible est le taux d’implantation syndicale.   Les employés de ces entreprises rurales, où existent rarement des syndicats et moins encore d’instances représentatives des salariés, participent moins souvent à des grèves ou à des revendications ; ils développent plus souvent des critiques des syndicats. Ils sont aussi plus fréquemment que les ouvriers urbains imprégnés d’une conception du monde chrétienne conventionnelle qui conduit plus facilement à un refus des pratiques syndicales de contestation (les « pratiquants » même irréguliers affirment plus souvent que « les sans religion » que les syndicats sont inefficaces) ; souvent liés à leurs employeurs par des liens de type paternaliste, pour les plus âgés surtout, ils contestent l’utilité des syndicats. Ils sont aussi plus nombreux à voter à droite et, de ce fait, plus enclins a être opposés aux syndicats : ainsi seuls 30% de ceux qui disent voter à droite considèrent la grève comme un moyen de pression efficace contre 75% de ceux qui disent voter à gauche, de la même façon 85% de ceux qui se disent à droite pensent que les syndicats divisent le personnel contre 25% de ceux qui se disent voter à gauche.

Ces tendances sont souvent renforcées par la perception et les réactions à la transformation des petites villes et villages. L’éloignement ou même la disparition des services publics, l’émigration des plus aventureux vers des zones urbaines, la visibilité accentuée des habitations inoccupées sont là pour rappeler que ces villages et petites villes connaissent une déshérence certaine qui trouve un antidote dans des effets d’appartenance à des groupes locaux (pompiers, boulistes, chasseurs, fêtes locales, cafés…)  et un renforcement de l’identité locale.

Par ailleurs, d’autres, plus urbains au départ, se sont déplacés. On sait par exemple que la tranche d’âge des 25 – 45 ans a fortement émigré de la Lorraine sidérurgique ou du textile vosgien pour chercher du travail ailleurs.   On constate ainsi un isolement de propriétaires ayant fait construire leur pavillon à la périphérie des villages,  d’ouvriers au chômage ayant loué un logement à la campagne dans l’espoir d’une vie moins précaire, d’ouvriers déplacés vers des entreprises sous traitantes ;  ils n’ont pas accès au  « capital d’autochtonie » dont bénéficient  les précédents, résidents de longue date. Tous sont des nouveaux arrivants dans des villages où les cadres de référence  traditionnels se sont parfois dissous et où les services publics ont disparu, laissant un « vide social » propice à tous les fantasmes. L’espoir de compenser cet isolement social s’amplifie d’autant plus que l’incapacité à faire entendre leurs intérêts leur apparait nettement.

Enfin les transformations de l’univers de travail ne prennent tout leur sens que mises en rapport avec les transformations de l’univers de la consommation et de la communication qui, eux aussi, détruisent les collectifs en individualisant les désirs et les pratiques. Cette autre forme d’individualisation n’est pas pour rien dans les frustrations engendrées par les désaccords entre désirs et réalité.  Comme le chômage appauvrit, les probabilités, pour nombre de chômeurs,  de surendettement pour « boucler les fins de mois » augmentent.  Pire ce surendettement s’accompagne souvent de la conscience d’un déclassement social probable et des difficultés relationnelles qui s’ensuivent suscitant angoisse et ressentiment. Cet accès restreint ou même impossible à la consommation devient vite le signe non seulement d’un déclassement social mais aussi d’une disqualification susceptible d’engendrer une attente d’un pouvoir tout puissant capable « de faire la pluie et le beau temps ».

En somme les transformations intenses et rapides du champ économique ont bouleversé les conditions d’existence de larges fractions des classes populaires : les périodes de chômage, la précarité de l’emploi, le travail à temps partiel, la flexibilité exigée… ont fait comprendre à certains que leur relative sécurité était menacée, à d’autres qu’un déclassement social était possible, aux derniers enfin, plus jeunes, qu’atteindre un niveau de vie supérieur était peu probable. Ces détériorations de ces conditions d’existence ne peuvent avoir comme effet que de changer les goûts et les dégouts sur lesquels se construisent les attentes politiques. Reste que ces déstructurations sont amplifiées par une financiarisation et une mondialisation de l’économie qui ont pour corollaire le déclin des Etats–nations et plus particulièrement des formes d’ « Etat social » qui ont permis une forte amélioration des conditions d’existence des classes sociales dominées.

Défaire l’État social

La deuxième « défaisance » concerne plus directement le champ politique. Il n’y a pas eu, là non plus, de conversion immédiate, massive et volontaire au néolibéralisme mais plutôt des glissements insensibles entrainés par des causes diversifiées. Comme l’écrivait Pierre Bourdieu « parler de stratégies… c’est rappeler seulement que nombre de pratiques phénoménalement très différentes s’organisent objectivement, sans avoir été explicitement conçues et posées par référence à cette fin… » Les nouveaux principes de vision et de division du monde social  qui valorisent la concurrence entre les individus s’expriment clairement à partir de la présidence de Valéry Giscard d’Estaing et la mise en place du gouvernement de Raymond Barre qui commence à défaire les institutions de l’Etat social.   On s’emploie, avant d’autres qui les suivront avec ardeur -même si le début du premier septennat de François Mitterrand a été marqué par un arrêt de cette désorganisation –  à défaire les systèmes juridiques et organisationnels de l’Etat social ce qui affecte vite le fonctionnement des services publics et des associations reconnues d’utilité publique et les modalités du droit du travail.  Les mesures de 2001 et, en 2016, la  « loi El Khomri », voulue par le Président de la République, témoignent bien de cette continuité : en 2001 un grand nombre de chômeurs disparaissent des statistiques sous l’effet du PARE, la possibilité de « chèques valise » permet d’éviter les conflits,  la croissance de l’intérim, des CDD, des contrats aidés accroissent la précarité, des emplois non qualifiés (manutention, entretien, restauration, sécurité, garde d’enfants…) augmentent considérablement ; en 2016 la loi El Khomri modifie la hiérarchie des normes et crée la possibilité de mettre en place des référendums auprès des salarié.e.s. D’ailleurs la notion d’ « intérêt général » a disparu en 1997 de la définition de l’Etat donnée par le Conseil Constitutionnel qui  préfère  le  définir comme le « dépositaire des moyens de la puissance publique ».

La sécurité sociale, l’habitat collectif, la politique de plein emploi, le SMIC, l’autorisation administrative de licenciement,  les allocations familiales, les politiques scolaires, la PMI…,  ont toujours été obtenues à partir des luttes. Les manifestations de la détermination des salarié.e.s (même lorsqu’elles échouent à court terme) entrainent toujours des améliorations des conditions de travail. Sachant qu’ il a fallu une grève de près de onze millions de  salariés en 1968 pour les obtenir, rien ne le montre mieux, comme le font remarquer L. Boltanski et E. Chiappelli, que les 15 lois et décrets améliorant les conditions de travail et de vie : accord interprofessionnel sur la sécurité de l’emploi, transformation du SMIG en SMIC, mensualisation, quatre semaines de congés payés, augmentation des indemnités de maternité, accession des immigrés aux élections professionnelles, accords puis loi  sur le financement par les entreprises de la formation professionnelle, fixation de la durée maximale du travail,  préretraites indemnisées à 70 % du salaire, interdiction du travail clandestin, la généralisation des retraites complémentaires, de  mise en place des garanties pour les salariés d’une entreprise placée en liquidation judiciaire…). Ce développement limité et partiel de l’Etat de sécurité sociale vérifie l’hypothèse que formulait déjà en son temps Emile Durkheim selon laquelle «à cause de sa fonction centrale  l’Etat est donc, plus que tout autre organe collectif, apte à se rendre compte des nécessités générales de la vie en commun et empêcher qu’elles ne soient subordonnées à des intérêts particuliers ». L’extension de cet Etat social contribuait à une relative sécurité des conditions d’existence dont profitaient non seulement les classes populaires mais aussi la petite et moyenne bourgeoisie. S’en prendre à l’Etat social c’est, en effet, en acceptant les modifications du droit du travail, en recrutant dans la fonction publique plus de vacataires que de fonctionnaires, en autorisant les missions, sur contrats courts, etc., précariser une grande partie de la population qui n’avait comme seul atout que les titres scolaires et les concours. De très nombreux détenteurs de titres scolaires se voient réduit aux « petits boulots », aux missions courtes, aux contrats a durée limitée, à l’intérim, quant ce n’est au chômage. Comme l’a fait remarquer Pierre Bourdieu l’Etat détruit de sa main droite ce qu’il a construit de sa main gauche. Rien ne le montre mieux que  la politique du logement tant que dure « l’aide a la pierre » qui subventionne la construction de logements locatifs à loyer modéré (supprimée durant le gouvernement de Raymond Barre) et les interventions de l’Etat pour assurer l’entretien et l’équipement des cités (réduit a portion congrue sous la gouvernement de Pierre Bérégovoy)  la situation du logement pour être insuffisante n’en répond pas moins à la demande. De la même façon tant que l’Etat intervient en matière sociale, après des luttes intenses il est vrai, un appareillage de protection relativement efficace ne s’est pas moins développé.

C’est donc un ensemble d’institutions que l’Etat, rallié au néolibéralisme, défait avec constance. Soumettre l’Etat social aux exigences du capitalisme néolibéral c’est d’une certaine façon contribuer au desserrement des liens d’interdépendance en raccourcissant les chaînes qui lient les groupes professionnels et les individus les uns aux autres ce qui amplifie l’individualisme ; c’est réduire l’efficacité de la symbolisation et de l’euphémisation des intérêts personnels ce qui ne peut que libérer l’agressivité des passions. C’est dire que, dans ces conditions, la probabilité de tensions et de violences interpersonnelles et inter groupales augmente d’autant plus que régressent les formes de courtoisie qui règlent les rapports entre inconnus, que la rationalité recule au profit de fantasmes et que la stigmatisation de catégories jugées infâmes se développe.  Soumettre l’Etat, surtout l’Etat social, au secteur privé c’est restreindre l’efficacité de l’action étatique de correction (toujours partielle) des inégalités, et de ce fait permettre le développement de mécanismes sociaux favorisant l’anomie, la désaffiliation et le vide social

Cette défaisance de l’Etat social induit une  précarité et une peur de la précarité  qui  fragilisent d’abord  les plus démunis, ceux dont les institutions de l’Etat social sont la seule propriété. Défaire les systèmes sociaux c’est aussi défaire une relative sécurité d’existence qui peut entrainer un renforcement de  la volonté de défendre des biens difficilement acquis contre les risques directs (mise au chômage) et indirects (peur du vol)  d’une société de  précarité ; que se soient les propriétaires à crédit de leur pavillon en zone péri urbaine ou la petite bourgeoisie qui craint pour son destin collectif et personnel. On sait que le nombre de propriétaires de pavillons dans les lotissements villageois ayant des difficultés de remboursement de leur crédit augmenté sensiblement ces dernières années. La crainte de l’insécurité peut s’en mêler pour  peu qu’il y ait, dans l’espace local, quelques délits ou cambriolages rapportés par la presse ou que des logements sociaux occupés par des familles d’origine étrangères soient dans le voisinage. Là encore le déplacement vers les jeunes issus de familles immigrées fonctionne aisément. L’acceptation d’images négatives des classes les plus démunies («  les jeunes de la cité ne respectent rien », «  une cité c’est une cité », « ils sont livrés a eux-mêmes et ne sont pas éduqués par leur famille »…) croît d’ailleurs corrélativement au retrait de l’Etat social : ce qui n’est pas sans conséquences puisque  certains ne veulent pas que leurs enfants fréquentent  « les voyous de la cité » et, dès que cela leur est possible,  les  retirent des établissements publics du quartier pour les inscrire dans des établissements privés.  Il n’est  pas sur que, chez les plus démunis culturellement, l’opposition aux étrangers qui, par leurs pratiques étranges,  risquent de briser l’unité (pourtant bien factice) d’une communauté imaginaire, il n’y ait pas qu’un pas d’autant plus vite franchi, comme Abdelmalek Sayad l’a bien montré, que de multiples comparaisons  avec des étrangers proches sont parfois défavorables aux autochtones,  (enfants qui réussissent mieux à l’école, liens familiaux plus étroits, etc.),  et que  des intellectuels, encore une fois, l’affirment dans les médias les plus fréquentés. Cette défaisance de l’Etat social voulue par les classes dominantes peut conduire ceux qui en pâtissent à rêver d’une société reconstituant une communauté mythique et ceux qui craignent d’en pâtir à être séduits par l’idée d’un Etat fort, autoritaire même.

Des petits patrons influents

Traiter des votes FN en milieu populaire ne doit pas faire oublier, par ailleurs,  que des membres des classes dominantes et moyennes qui doivent leur position à leur capital économique votent pour le FN et sont très présents sur les listes d’éligibles  plus fréquemment que d’autres membres des classes moyennes et supérieures qui, eux,  doivent leur position à leur capital culturel.  Tout semble montrer qu’il y a actuellement un   glissement d’une partie de membres des classes moyennes et supérieures, qui votaient déjà à droite, vers l’extrême droite. Les transformations du champ économique ne sont pas pour rien dans ce glissement du petit capital vers l’extrême droite. En effet les artisans, les petits commerçants savent bien que leur catégorie sociale perd de son influence. Eux aussi se sentent menacés par le développement de formes économiques dont la maîtrise leur échappe mais plutôt que de s’en prendre au capitalisme ils centrent leur ressentiment sur les jeunes des classes populaires. De l’autre les agents d’affaires, les courtiers, les gros commerçants, les patrons de petites et moyennes entreprises trouvent que l’économie n’est pas assez libérée de l’Etat : ils refusent la bureaucratie des administrations d’Etat et plus encore l’hexis « arrogant » des fonctionnaires d’Etat.

La défaisance de l’Etat social dans laquelle les administrations d’Etat sont impliquées a pour effet, de son côté, de légitimer une vision du monde critique de l’interventionnisme de l’Etat en faveur des classes populaires.  Cette défaisance de l’Etat social, même si elle présente, pour les classes moyennes et classes dominantes, l’avantage de réduire l’« assistance » dans laquelle elles voient d’abord  une injustice (« ils sont payés à ne rien faire ») demeure en fin de compte trop  insuffisante.

Enfin des entrepreneurs, des directeurs de sociétés d’assurance, des agents d’affaires, des commerçants et artisans, peuvent valoriser sans retenue toute recherche de la satisfaction de l’intérêt individuel transfiguré en vérité éternelle. Ils sont persuadés que la réussite dépend de la volonté de l’individu, que le monde est fait par la concurrence et, même, de la lutte de chacun contre tous dans laquelle seuls les meilleurs survivent. La mise en cause des schèmes d’explication du monde issus du marxisme autorise un sentiment diffus de revanche face   aux intellectuels. Louangeurs sans limites du marché le plus concurrentiel ils n’acceptent les initiatives du pouvoir d’Etat (elles sont normales et toujours insuffisantes) que  lorsqu’elles les avantagent, elles sont insupportables lorsqu’elles encadrent leur pratique.

Cette adhésion aux thèses de l’extrême droite d’une partie du petit patronat (petits industriels, artisans, agents d’assurance à leur compte, etc.) n’est pas sans conséquences. En effet, dans le monde des petites entreprises, les rapports de classe sont souvent dilués et masqués dans des relations personnalisées qui se transforment vite en un paternalisme plus ou moins modernisé. Ces influences, dans la mesure où les militants syndicaux sont peu présents dans les petites entreprises installées en milieu rural, risquent fort d’être plus décisives que dans les villes et d’avoir un effet de persuasion.

Portraits

Ces deux « défaisances », en entrainant une détérioration des conditions d’existence et une déstabilisation des cadres de référence, contribuent à favoriser un intérêt pour les thématiques développées par l’extrême droite comme le montre les observations suivantes mais, il faut le rappeler, ne déterminent pas pour autant un vote pour l’extrême droite.

La compensation imaginaire d’un discrédit

Les quelques individus (soit cinq ou six sur la trentaine de personnes que j’ai croisées) – dont les portraits sont présentés ci-dessous -, qui affichent  un intérêt pour le FN, avaient connu ou connaissaient le chômage et supportaient très mal l’isolement, le repliement sur soi, les sentiments d’impuissance, quand ce n’est le discrédit ou la stigmatisation qu’ils affirmaient ressentir.
D. polissait des tôles de carrosserie avant son premier licenciement ;  il a vu, avec peine  son entreprise réduire le personnel, abandonner des secteurs de fabrication, se déchirer au gré des actionnaires. Mis au chômage, il a été envoyé dans des formations qui ne débouchaient jamais sur un emploi. Néanmoins, par des copains, il a retrouvé un emploi puis a connu une nouvelle période de chômage. Il se sentait diminué, doutait de lui, de ses capacités, « se déconstruisait » à mesure que le chômage durait. Avant sa défaillance cardiaque, il était devenu maçon, mais il se demande si son état de santé lui permettra de reprendre ce travail qu’il juge très fatiguant.

P. était manœuvre à tout faire. Il « bouchait les trous » en remplaçant les absents ; il transportait sur son dos les tôles tombées des camions ou des systèmes de convoyage. Il nettoyait les environnements pollués après des chutes de produits divers et allait « à la pêche » dans les machines des objets   ou des pièces cassées difficilement récupérables ce qui a entrainé plusieurs accidents. Après la fermeture de l’entreprise dans laquelle il travaillait (« c’était mal géré, ils ont fait faillite mais je pense qu’ils n’ont pas perdu d’argent »). Il a trouvé des boulots divers entrecoupées de périodes de chômage.  Sans emploi, au moment de son infarctus il « arrosait » son chômage avec les copains et « se détendait » en maugréant contre   les gains et les postures des politiques vus à la télévision.

G. était, avant la pose des stents coronaires, soudeur. Il ne travaillait pas en atelier mais dans des tuyaux, le plus souvent à l’intérieur des ponts. Il se plaint sans cesse de la chaleur intense qui régnait là. Son entreprise lui demandait de se déplacer en fonction de l’emplacement des chantiers ce qu’il supportait assez mal. Mais après avoir connu une longue période de chômage, il acceptait, à contre cœur, ces contraintes pour ne pas retrouver « le plus mauvais moment de ma vie ».

Visiblement le désarroi, le déshonneur même qu’entraine le chômage n’est pas pour rien dans une appétence pour le FN qui semble d’autant plus détenir la solution des problèmes que les représentants des autres partis politiques sont décriés. Mais  il est bien évident que le chômage, qui induit des réactions différentiées comme  Lazarsfeld,  Jahoda et Ziegel l’ont montré, dès 1932, n’entraine pas mécaniquement un intérêt pour l’extrême droite. L’histoire et les réactions de R. le montrent on ne peut mieux.

P. a été mon voisin de chambre après mon opération ; je l ai aidé alors qu’il avait perdu tous ses repères dans les premiers jours qui ont suivi son opération. Il m’en a été très reconnaissant et m’a raconté sa vie. Il était ouvrier en 3/8 dans une petite entreprise de fabrication de câbles. C’était avant la fibre optique : tous les matériels qu’il fabriquait étaient en plomb. Tous les ouvriers de l’entreprise étaient atteints de saturnisme mais pour ne pas être mis en congé maladie, par défi à l autorité, pour manifester leur résistance, et peut–être encore plus pour défier la Mort, ils  refusaient la visite médicale. Son entreprise a fermé a la suite d’enquêtes sanitaires, il a connu le chômage puis a atteint l âge de la retraite. Aujourd’hui il élève des canards dans un petit étang dont il est propriétaire. Il chasse aussi « les sauvages ». Ancien militant de la CGT il a tout de suite fait remarquer que les infirmières du service qui faisaient trois journées de travail de 12 heures à la suite étaient exploitées et que les médecins pratiquaient avec elles une autorité apparemment bienveillante qui aboutissait à les « embobiner » pour qu’elles ne protestent pas. On le voit les conditions de travail difficiles et le chômage qu’il a connu ne l’amènent pas pour autant à sentir des affinités avec l extrême droite.
Du chômage au surendettement.

Cela faisait plus d’une semaine que M. avait rejoint notre table mais restait très silencieuse. Au cours des marches de l’après -midi j ai commencé à parler avec elle.

M2. a une quarantaine d’années. Elle est au chômage d’un travail dans une entreprise de commercialisation de fruits et légumes dont elle est très fière. Elle est heureuse de montrer le savoir qu’elle a acquis sur les aliments. Apres son licenciement elle a fait de la garde d’enfants mais s’est vue interdire cette activité étant donnée sa santé : elle a eu une sorte d’infarctus qui a entrainé la pose de stents.   Elle a eu quatre enfants, un mari et un divorce en cours. Son mari chômeur a très mal supporté sa situation : il s’est mis à boire, s’est drogué,  a rendu  la vie infernale autour de lui, a accumulé  des dettes que M. doit rembourser. Elle est en surendettement et se dit traquée par les huissiers. De fait elle vit du RSA, de l’allocation de 130 euros de Pôle emploi et des allocations familiales.  Grâce à la CMU –elle n’a plus la sécurité sociale – elle a pu séjourner dans la maison de convalescence. Pour autant elle ne renonce pas à la consommation : un dimanche j’ai croisé les fillettes qui portaient tous les attributs de la mode actuelle des jeunes. Si elle a manifesté son irritation devant des images de luxe, son ressentiment à l’encontre des ministres et députés, son approbation de certaines idées du FN qui sont « bonnes », elle n’a pas pour autant exprimé son soutien au FN. Sans inférer de ce cas particulier une proposition générale il apparait que, ici, le surendettement ne conduit pas automatiquement à une adhésion à l’extrême droite, par contre il déstabilise suffisamment pour entraîner de la colère, du ressentiment, du dégout même.

Il faut donc que des « dispositions » particulières, liées principalement à l’éducation et au style de vie, s’enchevêtrent avec ces conditions d’existence détériorées pour que les préférences pour le FN apparaissent. Parmi ces conditions d’existence difficiles il est un facteur supplémentaire de désarroi, plus proche sans doute des manières de vivre  qui vient s’ajouter aux effets du chômage.

Le regret de la sociabilité d’antan

Mes voisins de table se vantaient volontiers des affrontements sérieux d’autrefois avec un agent de maitrise particulièrement autoritaire, en regrettant que les périodes de chômage, le développement de l’intérim, les contrats courts  es horaires décalés les empêchent aujourd’hui de retrouver ces moments virils.  Cette disqualification d’un mode de vie particulier ne m a pas semblé pour rien dans l’attirance pour des discours qui semblent promettre un retour vers une communauté originelle.

J’ai vite constaté aussi qu’à l’impossibilité dans laquelle étaient certains de comprendre les raisons de la situation pénible qu’ils vivaient, venait s’ajouter un regret des formes de sociabilité d’atelier d’antan.  Mes voisins de table étaient très affectés par les multiples impossibilités de maintenir une sorte de solidarité quasi fusionnelle des groupes de travail disparue à leurs yeux. Tous ont parlé, à un moment ou un autre, de partage de boissons alcoolisées et de « grandes rigolades ». Un certain nombre de pensionnaires, habitants pourtant dans des villages éloignés les uns des autres, se connaissaient : ils avaient, à un moment ou un autre, travaillé dans les mêmes entreprises.

Reste que ce sentiment de défaite d’un mode de vie était aussi partagé par  d’autres salariés  du centre de convalescence qui  ne manifestaient aucune sympathie pour le FN.  P., l’ouvrier CGT, racontait volontiers, lui aussi,  des histoires de vengeance contre les petits cadres;  il regrettait la disparition de ces groupes de travail solidaires,  mais pour autant restait attaché aux options de la CGT. C’est dire qu’il n’y a pas de détermination mécanique.

De l’incompréhension au recours à une solution providentielle

L’incompréhension des déterminants de la situation est nettement plus clivante. Nombre de ceux que j’ai rencontrés, même s’ils se vantaient d’être quelqu’ un « à qui on ne la fait pas », se révélaient être assez respectueux de l’autorité. Mieux, ceux qui, faisant preuve d’une soumission forte aux exigences de l’entreprise, étaient prêts à en   accepter toutes les contraintes, avaient d’autant moins d’explications de la situation. F.et Z. en sont des exemples.

F. a 32 ans et les poumons abimés. Peintre en bâtiment, fier de son métier dont il possède tous les savoirs pratiques il travaillait avec des produits tellement toxiques qu’il était obligé, toutes les demi-heures, de courir à l’extérieur pour respirer. Il payait aussi de sa personne en montant des pots de peinture de 25 litres (soit 45 a 50 kilos) au 20 e étage des immeubles en construction puisque l’ascenseur n’était pas encore fonctionnel;  il a l’extrémité de doigts usées par les papiers abrasifs utilisés pour polir les laques.  Mais il se vante de n’avoir jamais vu le moindre inspecteur du travail.

Z. était chaudronnier en carrosserie ; il tapait  toute sa  journée  de travail  sur de la tôle avec des marteaux parfois très lourds; à  44 ans il se dit déjà usé par ce travail en 3/8,  ceci étant,  il ne se plaignait pas et acceptait  ce  qu’il appelle « un travail de merde ».

Aussi ont-ils été très surpris par l’annonce de leur licenciement. D’abord celui-ci a souvent été subit. Certes on parlait depuis un certain temps des difficultés de l’entreprise mais aucun ne s’attendait à une fermeture rapide pour faillite et encore moins à  être convoqué individuellement, un matin,  au bureau de responsable du personnel « pour apprendre qu’il ne travaillait plus pour  la boite ». Nombre de salariés disent « ne rien y avoir compris » ; mieux certains se sentaient floués. Seul un retour à des formes passées que sauraient imposer une figure charismatique leur rappelant la domination paternaliste d’autrefois pourrait, croient-ils, leur apporter du réconfort.  Espérer le retour d’un passé largement imaginaire donnerait sens à leur existence, leur ouvrirait un futur qu’ils savent bien ne plus avoir. Tout se passe comme si, pour eux, le discours du FN leur permettait d’imputer la responsabilité de leur chômage à des tiers nommément désignés : les dirigeants de l’Etat, les instances européennes et les étrangers mais aussi  leur  offrait une possibilité de réaliser des souhaits, des rêves mêmes.

L’attachement au travail bien fait

J’ai perçu chez mes compagnons de convalescence sensibles aux attraits du FN- il suffisait pour le constater de les entendre parler de Marine Le Pen, (« une femme qui parle comme nous », « une femme qui ne s habille pas chez les couturiers »), deux modes d’éducation ayant fortement structuré deux manières d’être au monde. L’un,  chez les plus âgés,  attaché au  « travail bien fait »,  centré en somme autour d’un culte du travail et l’autre, chez les plus jeunes surtout,  considérant le monde comme un univers de concurrence dans lequel il faut réussir ou disparaître. Les discours du FN leur semblait aux uns comme aux autres leur apporter des réponses justes.

D. est déjà à la retraite quand il arrive à la maison de convalescence ; je ne l’ai croisé que peu de temps puisque j’entamais, lors de son arrivée, ma troisième et dernière semaine dans cette maison de convalescence mais comme les autres convives je l’ai écouté parler des animaux de  la forêt avec  un véritable plaisir. D. est l’exemple même de la profonde insatisfaction que peut laisser chez ceux qui ont appris la valeur du travail les formes actuelles d’organisation de la production.

O. a beaucoup travaillé dans le « bois ». S’il n’a pas vraiment connu le chômage il n’en a pas moins changé plusieurs fois d’entreprises pour éviter ce qui lui apparaissait comme une perte d’intérêt du travail. De menuisier il était devenu poseur de fenêtres à double ou triple vitrage. Outre le poids considérable à soulever il constate, amer, que le travail bien fait a disparu. Ce travail bien fait il l’a retrouvé en équipant entièrement   sa maison à la quelle il tient affirmant que « si des cambrioleurs se présentaient il sortirait son fusil ». D’une autre façon il compense le travail industriel qui lui a été imposé  en vivant fréquemment dans « les bois ». Il connait remarquablement la forêt et la vie des animaux, il a une passion pour les oiseaux. Il constate aussi que les gens ne respectent plus rien « jetant leurs ordures partout » et se plaint des « gitans » qui campent dans le voisinage et arrachent les pieds des champignons ou du muguet plutôt que de les couper, ne laissant ainsi aucune chance à la reproduction. Pour lui il faudrait un bon nettoyage et « réapprendre aux gens le goût des choses vraies ».

Propriété et catholicisme conventionnel

Le fait d’être propriétaire de sa maison d’une part et d’être plus ou moins attaché à des représentations du monde issues d’un catholicisme conventionnel d’autre part, est sans doute en rapport avec l’intérêt pour le FN. Ces ouvriers sont, semble-t-il, fréquemment imprégnés d’une conception du monde chrétienne liée à la proximité d’un monde rural qui a été longtemps plus respectueux des modèles de vie dictés par la morale chrétienne que toutes autres catégories sociales. Cette manière de voir le monde les a conduits plus facilement à un refus des pratiques syndicales et se trouve souvent associée à un  vote de droite.

Beaucoup de ces ouvriers du monde rural sont  aussi propriétaires de leur pavillon. Non seulement ils ont peinés pour assurer les remboursements des crédits mais, bien souvent, ont aménagé leur jardin ou leur maison : l’un construisant un abri pour les outils, un autre un barbecue en ciment, un troisième une cheminée, quand ce n’est une salle de bains entièrement carrelée. La maison est devenue pour eux le symbole de leur réussite sociale.  Défaire les systèmes sociaux, comme c’est le cas depuis près de quarante ans avec la défaisance de l’Etat social,  c’est aussi défaire une relative sécurité d’existence qui  entraine  un renforcement de  la volonté de défendre ces biens difficilement acquis. Dans ces conditions les plus pauvres deviennent d’autant plus vite des figures repoussantes que, parmi eux, figurent de nombreux travailleurs étrangers.

La réhabilitation sociale et l’espoir de réussite

J’ai rencontré T. ailleurs qu’à l hôpital mais ces réactions   montrent on ne peut mieux que l’adhésion au FN peut aussi fonctionner comme compensation d’un ressentiment ancien.
T. n’était pas bon élève ; non seulement il réussissait moins bien que les enfants du « marocain » qui habitait près de chez lui mais de plus il n’était pas ami du fils de l’instituteur du village qui fréquentait la même école  alors que c’était le cas des  deux fils du « marocain » ;  « on se demande bien ce qu’il leur trouvait à ces bougnouls » insinuera t il. L’écart a continué de se creuser au collège : T. a connu la relégation vers les sections les moins qualifiantes alors que les enfants du manœuvre étranger sont devenus l’un, animateur sportif de club de vacances et l’autre,  responsable de l’atelier de mécanique d’une grande marque automobile. .T vitupère sans cesse contre les étrangers.  Il ne cache pas qu’il se venge de ces humiliations en ayant réussi à se faire élire conseiller municipal FN aux dernières élections.

R présente un tout autre profil. S’il s’intéresse au FN c’est, dit il très ostensiblement, parce qu’il pense que c’est le seul parti qui veut laisser leur chance aux gens. Il a été, aux dernières élections municipales, porté sur une liste électorale du FN et affirme qu’on lui a promis d’être en position éligible la prochaine fois.

R est le fils d’un ouvrier conducteur de machine et d’une mère au foyer. Il reconnait que « l’école ce n était pas pour lui ».  Il a d’abord travaillé dans une entreprise spécialisée dans le ravalement de façade qu’il a quitté au bout de dix huit mois pour « des raisons de caractère » (« à cet âge on est un peu frelaté de la cervelle »). Il travaille ensuite de façon intermittente en intérim notamment sur un chantier de barrage dont il sera renvoyé pour des retards à répétition (il n’avait comme moyen de transport qu’une mobylette d’occasion souvent en panne). Alors qu’il désespérait, il trouve, grâce à un copain, un emploi dans une entreprise de confection dont il sera licencié cinq ans plus tard. Il participe, une fois, pour faire plaisir à un copain à un meeting syndical mais en revient profondément déçu. Il trouve ensuite un emploi de vendeur qu’il abandonne après avoir constaté que les trois premiers mois étaient des mois probatoires non rémunérés.  Après une alternance de missions d’intérim et de chômage il devient enfin vendeur. Il veut « réussir » ;  il se montre très hostile « à la division syndicale » ; il enrage d’avoir un salaire trop faible pour acquérir les signes matériels de la réussite sociale qu’il ambitionne.

On le voit l’intérêt pour le  FN peut aussi apparaître comme une voie pour réaliser des rêves de réussite sociale. T., dont j’ai parlé précédemment, lui qu’on connaissait comme le cancre parfait, n’est pas peu fier de siéger au conseil municipal de son village et d’intervenir fréquemment. R.  pense que la politique du FN pourrait lui offrir des opportunités nouvelles.

Défaire l’idée de luttes collectives

Reste que la détérioration des conditions d’existence n’entraine pas mécaniquement l’adhésion aux idées proposées par l’extrême droite même si elle favorise l’adhésion, au moins imaginaire, à un discours mythique. On ne peut en effet comprendre les votes FN   qu’en expliquant  les rencontres qui s’opèrent, ou plutôt les « affinités » qui se forment, pour reprendre le terme de Durkheim, entre les prises de position d’un parti qui a contribué à transformer en profondeur le champ politique en le « lepénisant » et les « dispositions » d’électeurs  que certaines situations conduisent à actualiser dans ce vote, sachant que,  dans un autre contexte d’offres politiques, elles auraient pu  s’actualiser dans le choix d’un autre parti. Tout se passe donc comme si certaines « dispositions » s’orientaient vers un FN qui s’efforçait de dénoncer, avec indignation, les coupables de la situation en leur imputant les responsabilités de la crise, (les politiciens et les étrangers occupant les premières places dans cette attribution), pour transformer un assemblage d’individus divers, souvent dévalorisés, en un groupement ayant une image de soi positive.  Des transformations intenses ont, en effet, eu lieu dans le champ politique et dans le champ intellectuel qui lui est le plus proche qui permettent le glissement des peurs, des ressentiments et des désirs les plus divers, suscités par la transformation des conditions d’existence, vers le vote FN.  En effet les deux premières défaisances engendrent des conditions sociales qui déstabilisent les cadres de pensée et les manières de faire habituelles. Elles ne déclenchent pas une identification définitive et automatique de la protestation contre les menaces qui pèsent sur l’existence au vote d’extrême droite mais elles facilitent le développement de processus affinitaires entre des « dispositions » et cette offre politique  Si pour certains, possédés par un habitus qui les disposent à passer de la droite à l’extrême droite, le vote FN est en quelque sorte le terme d’un processus qui leur apparait « naturel », pour  nombre d’autres ce glissement ne peut s’opérer que faute d’offres concurrentes. Mais on ne peut comprendre ces rencontres qu’en esquissant une analyse des transformations du champ intellectuel qui ont conduit non seulement à délégitimer la notion de « classe ouvrière » et à stigmatiser l’idée de  « luttes collectives » mais aussi à  « invisibiliser » les membres des classes populaires.

Pour cela il a fallu des changements importants dans le champ intellectuel. Aucun de ces changements n’a été programmé comme tel pour atteindre une telle fin. Il s’agit ici de luttes considérables, tant, comme le disait Pierre Bourdieu, « la vérité est un enjeu des luttes », ayant des motifs très diversifiées et des motivations hétéroclites. Plusieurs d’entre elles ont  eu pour effet de renvoyer dans des espaces de relégation  toutes les manières de pensée influencées par le marxisme. L’élaboration puis la diffusion de principes de vision et de division du monde social opposé au marxisme ne sont pas pour rien, en effet, dans la survalorisation de la concurrence et la légitimation d’une philosophie politique de la lutte de chacun contre tous mais aussi, corrélativement, dans le discrédit jeté sur « la classe ouvrière » au point de faire disparaitre l’image des ouvriers et même le mot « ouvrier » des systèmes médiatiques. Pour situer quelques sources de ce mouvement de discrédit on peut  penser que l’identité entre le nazisme et le communisme, avancée par des philosophes qui n’étaient pas sans lien avec les instances les plus antisoviétiques des Etats Unis,  a joué son rôle. Partageant les analyses de quelques autres-  ceux qui ont soutenu « la canonisation libérale de Tocqueville » par exemple- des intellectuels  ont fournit et fourbit des concepts, des formules, des slogans que reprendront les membres  de la Nouvelle Droite. Les sciences sociales importées des USA ont d’ailleurs contribué à la diffusion du discrédit affectant le socialisme totalitaire. Les idées de ce laboratoire seront systématisées,  enrichies,  relayées et délayées au  « café du commerce intellectuel »  au profit d’idées valorisant, entre autres, la démocratie contre le « socialisme bureaucratique », l’identité et la communauté, la concurrence, la suprématie de l’élite et la mise à l’écart des plus faibles. Cette déculpabilisation des idées de droite s’est d’abord exercée à propos de l’émigration. Les discours politiques les plus divers,  pétris parfois de bonnes intentions mais le plus souvent ouvertement xénophobes,  ont, chacun à leur manière, insisté sur les problèmes que poserait la présence des immigrés (coût économique, difficultés culturelles d’intégration…) allant jusqu’à parler d’ « invasion » de la nation. Mieux ces discours faisaient remarquer que  celle-ci n’était pas seulement menacée de l’extérieur,  elle l’était aussi de l’intérieur : par l’insécurité et, tout particulièrement, par les désordres crées par  « les jeunes des cités de banlieue » qui se voient imputer  tous les maux. Cette manière de voir et de penser, énoncée, au gré des conjonctures électorales, par les plus hautes instances de l’Etat, devenant en somme une  « pensée d’Etat », bénéficiant du pouvoir institutionnalisé et  institutionnalisant de l’Etat,  renouait implicitement avec  une conception de la nation organisée autour de la haine des étrangers,  prônée depuis longtemps par l’extrême droite,  préparant une « lepénisation » des esprits.

Cette transformation du champ intellectuel a été renforcée par la propagande des médias de grande audience toujours affamés d’audience d’une part et, de ce fait, prêts à toutes les concessions pour plaire aux annonceurs. L’intrusion de plus en plus importante de l’économie dans la grande presse et les prises de position des journalistes économiques en faveur du capitalisme et plus précisément du  néolibéralisme n’a fait que renforcer cette dépréciation des luttes collectives et plus largement des syndiqués considérés comme  « irresponsables » et même des ouvriers jugés incapables de comprendre les enjeux de la concurrence mondialisée.

Cette dévalorisation et même cette stigmatisation des luttes collectives de la « classe ouvrière » n’aurait sans doute pas eu autant d’effets démobilisateurs  si elle n’avait été accompagnée par  des luttes internes et des difficultés de recrutement dans les organisations syndicales contestataires  (au sein du Parti communiste principalement) qui  rendaient de moins en moins probable le fonctionnement d’un réseau de relais capable d’orienter l’expression des insatisfactions vers des transformations profondes du capitalisme. Elle n’aurait pas non plus suscité un  attrait pour les thèses de l’extrême droite si elle n’avait pas été une réaction contre un mépris de classe énoncé au nom d’ « un racisme de l‘intelligence » soutenu, ostensiblement, par des membres de classes dominantes.

Ce discrédit et cette réaction de jacquerie ont, premièrement, participé à la  diminution de la solidité et de la hauteur des barrières qui pouvaient  empêcher de voter Front National.  Par une sorte de banalisation, voter Front national  n’apparaissait plus infamant. Enoncer de telles positions politiques n’entraînait plus, comme cela aurait été le cas quelques années auparavant, une rupture des appartenances. Deuxièmement, et paradoxalement, les thématiques de l’extrême droite, en valorisant le peuple opprimé, ont aussi contribué à discréditer le mouvement ouvrier.  Mieux, ces discours, dans la mesure où les représentations du monde social engendrent des appréhensions et des sentiments, ont largement contribué non seulement à l’abandon de la revendication d’égalité mais aussi à la défaisance de l’honneur de « la classe ouvrière », jetant sur elle l’opprobre associée à la bureaucratie des experts et au stalinisme. Enfin, troisièmement, ils ont permis l’émergence d’une parole publique exhortant à un nationalisme non dépourvu de relents de xénophobie : l’honneur du peuple de France remplaçant l’honneur de la « classe ouvrière » et la peur du métissage remplaçant l’internationalisme.

Régression sociale, régression culturelle

Tout se passe donc comme si les votes FN étaient  un  conglomérat rassemblant   d’un côté, de membres des classes populaires fragilisés par le chômage de masse,  de gens  qui expriment leur ressentiment contre les «  soi-disant élites » , de petits propriétaires apeurés dans leur lotissement par les menaces de délinquants et de marginaux, d’individus perdus dans un monde incompréhensible, abandonnés à leur propres forces,  de personnes portées vers des dirigeants politiques qui ne leur apparaissent pas  comme des « experts  énarchiens » et encore  de salariés héritiers d’une tradition familiale  de droite glissant à l’extrême droite, acharnés contre les étrangers, de chrétiens soucieux de défendre une conception naturelle d’une famille menacée de décomposition par des moeurs dépravés, d’artisans,  de petits patrons, de commerçants, d’ agents d’affaire les plus divers,   défenseurs d’une petite propriété menacée par les recompositions du grand capital,  prêts à retrouver leur position dominante mise en cause, à leurs yeux, par « les intellectuels de gauche » et plus généralement par  ceux qui doivent leur place à leur « études ». Ce conglomérat est moins labile qu’on pourrait le croire et, une fois le premier pas effectué, il   s’auto alimente de prises de position xénophobes et antiparlementaristes où l’homophobie, le  racisme,  l’antisémitisme et l’islamophobie ne sont jamais loin.  Tout s’est donc passé comme si les processus de « défaisance », qui se sont mis progressivement, non coordonnés la plupart du temps, avaient  fini par engendrer des conditions sociales  amenant certains  à penser  qu’un monde social défait pourrait espérer retrouver son unité dans une conception défensive et autoritaire d’une communauté nationale imaginaire. Défaire les liens d’interdépendance économique avec le chômage, la précarité et la flexibilité et défaire les formes de régulation des rapports sociaux comme les formes de régulation des rapports interpersonnels c’est entrainer un recul de la rationalité et faciliter le surgissement des pires fantasmes régressifs