FN des villes, FN des champs

FN des villes, FN des champs

Par Willy Pelletier sociologue, coordinateur général de la Fondation copernic
Lundi, 6 Février, 2017
Willy Pelletier, sociologue, coordinateur général de la Fondation Copernic. Photo : Bruno Arbesu

Willy Pelletier, sociologue, coordinateur général de la Fondation Copernic. Photo : Bruno Arbesu

 

« Le » vote FN n’existe pas. Il y a « des » votes FN, qui forment un conglomérat électoral instable : des groupes sociaux différents votent FN pour des causes sociales différentes.

Premier exemple : les votes FN dans les « quartiers ». Pour certains milieux populaires, la relégation liée au chômage qui dure, la réclusion dans des HLM dégradées, la compression des revenus et l’échec scolaire des enfants rapprochent leurs conditions d’existence de celles des groupes dont ils se sont crus éloignés : les immigrés installés depuis moins longtemps qu’eux. Le bulletin FN exprime alors la hantise d’être précipité dans le monde auquel ils entendaient échapper, une manière de conjurer le déclassement collectif vécu dans l’isolement, en s’écartant symboliquement des plus proches objectivement. Voter FN est une manière de restaurer une respectabilité. Il n’est pas jusqu’au racisme ordinaire qui ne soit, alors, une façon de marquer la distance que ces fractions des milieux populaires, maintenant déstabilisées, voudraient ne pas voir abolie avec ceux qui ont encore moins qu’eux. La fermeture de l’avenir attise les ressentiments contre les jeunes qui ne se rangent pas au respect attendu par les anciens, alors que partout les anciens ne reçoivent que mépris en cascade.

Ces agents de maîtrise ou de techniciens qui votent Le Pen

Mais, deuxième exemple, comme l’établit Violaine Girard (1), le vote FN n’est pas seulement un vote de relégation, dans une supposée « France périphérique ». En zones périurbaines, pavillonnaires, de plus en plus d’agents de maîtrise ou de techniciens votent Le Pen. Ces propriétaires qui ont connu une petite promotion sociale ne sont pas affectés par le déclassement. Ils sont inquiets pour d’autres motifs : dans leur promotion au travail, leur carrière ralentie, l’anticipation redoutée d’une retraite les pénalisant. Ce sont là des fractions supérieures des classes populaires confrontées à mille déceptions face à des trajectoires ascendantes, de petites promotions professionnelles mais interrompues. Ils étaient les premiers des ouvriers, ils deviennent les derniers dans l’encadrement et n’en bougeront plus. Les savoir-faire d’où ils tiraient leur estime d’eux-mêmes et leurs carrières sont dévalorisés par des managers gestionnaires qui les contrôlent, les brident, les briment. Leurs salaires ne progressent plus. Hier préservés, les voici exposés au chômage. En plus, leurs enfants, qui n’ont pas hérité d’un capital culturel élevé, réussissent scolairement moins bien qu’escompté. Les votes FN expriment ces exaspérations mêlées.

Troisième cas : en monde rural appauvri. Souvent, il n’y a plus ni bureau de poste, ni médecins, ni infirmières, ni pharmacie, quasiment plus de bistrots, mais des magasins clos, des classes de primaire et des églises qui ferment. Les sociétés de chasse ou de pêche, les majorettes, les fanfares, les associations de sport ou de parents d’élèves ont du mal à se renouveler. Pas d’emplois. Dans chaque village, des maisons en vente. Immobilisés dans un espace en déclin, impuissants face à l’écroulement du monde d’avant qui ne « tient plus », les anciens sont trop pauvres pour secourir leurs enfants et les enfants sont trop pauvres pour secourir leurs parents. Comme y invitent Sébastien Vignon et Emmanuel Pierru (2), il faut réencastrer les votes frontistes dans leurs contextes sociaux : des contextes de raréfaction des pratiques collectives, de déstabilisation des entre-soi ruraux et de dévaluation des pratiques autochtones.

S’effondrent tous les lieux qui garantissaient une sécurité et une prévisibilité des échanges sociaux, alimentaient l’estime de soi, la réputation locale et une définition solide de son identité propre. Vignon et Pierru le montrent : « À côté de l’opposition classique en milieu populaire entre ‘‘eux’’ (les dirigeants, les puissants) et ‘‘nous’’ (les moins élevés, les ‘‘petits’’ qui se ‘‘font toujours avoir’’) – opposition qui prévaut encore dans les classes populaires rurales –, apparaît une autre opposition de plus en plus structurante, une opposition entre les groupes populaires ‘‘établis’’ et tous ceux d’en ‘‘bas’’, supposés profiter de l’assistance, de ne pas vouloir s’intégrer, suspects de bénéficier de tous les droits (sociaux) et de ne pas vouloir travailler dur (‘‘chômeurs qui profitent du système’’, ‘‘jeunes qui glandent’’), etc. Coincé dans une relation triangulaire imprégnée de défiance et de ressentiment, ce nouveau ‘‘nous’’ rassemble ceux qui se vivent toujours comme les perdants, les désavantagés par rapport aux uns et aux autres, les moins écoutés, les moins bien traités. » Parfois, ces ruraux abandonnés ont, en plus, à coexister avec de nouveaux arrivants néoruraux mieux lotis (cadres ou techniciens fuyant les villes). Cette reconfiguration triangulaire des schèmes de perception populaires en monde rural et toutes ces déstabilisations alimentent les votes FN.

Il faut refaire de l’intérêt commun à l’intérieur de ces divers milieux populaires. D’urgence, car ce sera long.

(1) Maîtresse de conférences en sociologie à l’université de Rouen.
(2) Respectivement maître de conférences en sciences politiques à l’université de Picardie-Jules Verne, et chercheur au CNRS.