Ralentir pour mieux travailler ?

En quoi ralentir la cadence permet-il de travailler mieux ?

Entretiens réalisés par Anna Musso
Vendredi, 10 Mars, 2017
L’Humanité

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Table ronde avec Alexis Cukier, philosophe, chercheur associé au Sophiapol (université de Paris-Ouest) et directeur du programme « Travail et démocratie » au Ciph (1), Marie-Christine Bureau, sociologue, chercheuse au laboratoire Lise (CNRS-Cnam) et Mireille Diestchy, docteure en sociologie, chercheuse au laboratoire Sage à l’université de Strasbourg.

Rappel des faits. Stress, burn-out, maladies chroniques, suicides… les maux professionnels s’accumulent jusqu’à la destruction de l’identité des salarié-e-s. Comment inventer de nouvelles façons de s’épanouir dans son travail ?

Burn-out, accidents, suicides… de plus en plus de salarié-e-s sont victimes de maladies et de risques professionnels, et en témoignent. Comment analysez-vous cette situation ?

Alexis Cukier On a en effet assisté, ces dernières années, à une recrudescence des pathologies liées notamment à la surcharge de travail (burn-out, troubles musculo-squelettiques) et au harcèlement (syndromes dépressifs, troubles psychosomatiques), ainsi que des suicides liés aux situations professionnelles. Le diagnostic est désormais solidement établi par la psychologie du travail, notamment la psychodynamique du travail et la clinique de l’activité : la cause principale de ces nouvelles formes de souffrance est l’organisation néomanagériale du travail. Sont en cause un ensemble de techniques de coordination de l’activité qui s’appuient sur des dispositifs tels que les normes de qualité totale (de type ISO) ou l’évaluation individualisée. Derrière l’apparente « rationalisation » de la production, se trouvent en réalité de nouvelles formes de contrôle social qui visent à intensifier l’engagement subjectif au travail, les travailleurs étant conduits à s’investir corps et âme dans leur travail sans toutefois que leur soient accordés les moyens d’une véritable autonomie.

Marie-Christine Bureau Si l’épuisement professionnel n’est pas une réalité nouvelle, quelle signification peut-on donner au triste succès rencontré par la notion de burn-out ? Diagnostiqué à l’origine chez des travailleurs sociaux et des soignants qui, confrontés à des toxicomanes en grande difficulté, ne parvenaient pas à les aider, le burn-out apparaît comme le résultat conjugué de l’engagement dans son travail et de l’impuissance à atteindre les résultats souhaités. Ce n’est donc pas un hasard si ce phénomène touche aujourd’hui des professionnels dans les métiers de services à la personne, mais aussi des cadres, tous pris en tenaille entre la conception qu’ils se font de leur métier et les exigences gestionnaires qui leur sont adressées, ou encore des travailleurs indépendants, enfermés dans des rapports de domination économique. Ces situations ont en commun la perte du pouvoir d’agir dans son travail, en dépit d’un engagement important de sa propre personne. Deux autres facteurs font le lit du phénomène : d’une part, les pratiques d’individualisation de la gestion des ressources humaines qui mettent à mal les solidarités protectrices de l’individu ; d’autre part, les usages mal régulés des outils numériques qui favorisent l’envahissement de la vie privée par les soucis professionnels. Pour autant, la médiatisation du burn-out ne doit pas faire oublier d’autres maux persistants du travail qui touchent certains groupes professionnels, comme la pénibilité physique, le cumul des contraintes ou l’absence de perspectives d’évolution.

Mireille Diestchy Le mal-être qui touche aujourd’hui le travailleur peut être mis en lien avec les rythmes de nos sociétés occidentales. Les formes contemporaines du travail sont marquées par une intensification qui se traduit par une accélération des cadences et une chasse aux temps morts, mais également par l’imposition d’objectifs de travail plus élevés, plus complexes et parfois inconciliables avec le souhait de bien faire son travail. À cela s’ajoutent à la fois une exigence de flexibilité croissante et une évaluation accrue du travail et de la production, au travers notamment du benchmarking. L’émergence de la thématique du burn-out dans les discours et débats contemporains témoigne de la « problématisation » et de la « publicisation » du phénomène : le mal-être au travail n’est plus interprété comme un problème individuel de gestion de l’emploi du temps, mais il est perçu comme une « maladie » propre à notre époque, corrélée à des phénomènes sociaux tels que l’intensification du travail, la demande de flexibilité accrue et les évolutions récentes de l’organisation du travail. (…)

L’intégralité de la table ronde