Retrouver de l’identité de classe.

Retrouver de l’identité de classe.

L’Humanité, 26 avril 2017
Par Willy Pelletier

47320.HR

Denise a-t-elle tort ? Nous avons longtemps milité ensemble. Elle a 86 ans. Dimanche, c’était son anniversaire. Elle fut ouvrière puis vendeuse puis secrétaire et militait à la CGT. Licenciée 5 fois, elle a subi le chômage souvent. Elle a voté Duclos, Marchais, Juquin, Laguiller, Besancenot, Poutou. « Je suis une drôle de libertaire, je vote » dit-elle, « mais si les présidentielles pouvaient changer la vie, elles seraient interdites, il suffit pas de voter Macron pour que changent les vies de ceux qui disent leurs souffrances en votant Le Pen ».

Dimanche, elle disait cela. Fillon votera Macron ? « Rien que son costume, sa montre, ses chaussures, ça fait 15 fois ma retraite, 14 000 euros rien qu’en habit, ça fait 15 fois mes 40 ans de travail, j’ai 894 euros par mois », « comment veux-tu qu’il comprenne notre monde, le sien n’est pas le nôtre. C’est sa classe qu’il sert et comment veux-tu qu’il comprenne les ouvriers ou les employés qui votent Le Pen ? Ils n’ont pas la même vie. Macron par contre, c’est sa classe ».

Macron ? « il n’a jamais été élu, sauf par les associés de Rothschild ; c’est du Hollande en plus à droite, le candidat du business, ça va faire monter Le Pen s’il continue les mêmes cadeaux aux patrons, sa politique libérale. Le Pen passera en 2022, moi je ne serai plus là pour voir cette catastrophe. Macron à l’Elysée, qui va casser le code du travail, maltraiter les chômeurs, réduire les fonctionnaires et la protection sociale, c’est Le Pen bientôt à l’Elysée. Sauf s’il y a des luttes contre Macron. »

Denise a tort ? « Contre Le Pen, pour l’instant tout a échoué, surtout les leçons de morale » dit-elle. « Mais si tu casses les services publics, si c’est chacun tout seul au travail, chacun contre tous, si les gens sont pas respectés, si t’as plus de conscience de classe, ils continueront avec Le Pen. Faut leur parler aux ouvriers qui votent Le Pen, pas les mépriser, et qu’avec eux, on reconstruise de la conscience de classe, non ? C’est la priorité, les luttes sociales et la conscience de classe, non ? Je suis vieille maintenant, je dis juste ce que j’ai appris dans ma vie ».

Denise dit : « quand il y avait des partis de gauche ancrés parmi les ouvriers et les employés, on se sentait d’abord ouvrier ou employé, en tous cas un travailleur plutôt qu’un français. On savait que ce qu’on endurait, cela venait des patrons et des banques, pas des immigrés, pas des autres ouvriers ou de nos voisins plus pauvres. Les voisins pauvres, on essayait de les aider d’ailleurs. Ce sont ces partis qu’on a perdus, ceux qui étaient composés d’ouvriers, d’employés. Ceux qui parlaient notre langue. Et toutes les entraides liées à ces partis et aux associations autour. On savait que notre drapeau n’était pas le drapeau français. On défendait pas la République. Pour moi le bleu-blanc-rouge, c’est les boucheries des tranchées, les crimes coloniaux, la répression des grèves. Et puis dans les luttes, au travail, ça en rajoutait‎‎ : elles montraient l’adversaire juste, ceux qui licencient, qui augmentent les cadences, qui baissent les salaires. Ah tu vois, je rêve de plein de luttes, car c’est là qu’on s’aperçoit que tous les intérêts des ouvriers et des employés sont liés, c’est là que reculent les peurs quand on est si nombreux, une masse, une classe, une force. Contre Macron, t’inquiètes pas, des luttes il y en aura. Mais il en faut plein et peut-être que grâce à elles, les raisons de voter Le Pen vont diminuer ». Denise a tort ? Je ne crois pas.

Willy Pelletier, sociologue, coordinateur général de la Fondation Copernic