Contre Le Pen ? Apéros debout !

Contre Le Pen ? Apéros debout !

Libération, 8 mai 2017

par Fatima-Ezzahra Benomar (féministe, Les Effrontées), Nicole Benyounes (médecin), Jacques Bidet (philosophe), Jérôme Bourdieu (économiste), Christine Delphy (sociologue), Robert Guédiguian (cinéaste), Willy Pelletier (sociologue, Fondation Copernic), Malika Zediri (association de chômeurs APEIS)

Aperitif

L’agglomérat des votes contre Le Pen, cette barricade de papier, de bric et de broc, ne fera pas reculer le FN. Surtout si continuent les « modernisations » libérales qui exacerbent les concurrences dans et pour l’emploi. Elles insécurisent les carrières, les avenirs. Elles explosent les collectifs de travail, séparent, isolent les souffrances, et empêchent qu’entre salariés se forge l’intérêt commun qui, hier, faisait voir le collègue, les jeunes, les travailleurs immigrés, comme des semblables. L’intensification du travail, la traque des temps morts font qu’aux pauses, c’est « clope ou pipi », mais pas la discussion. Dans cet univers où individuellement, constamment, chacun se sent menacé mais sans prise sur la menace, les plus proches devenus rivaux, localisables, méconnus, inquiètent.

Marx repéra un processus homologue dans son étude des « paysans parcellaires », cette « masse énorme dont les membres vivent tous dans la même situation, mais sans être unis les uns aux autres », et qui vote Bonaparte en 1851. A présent, Napoléon s’appelle Marine.
Les « modernisations » libérales accentuent les rivalités pour l’accès aux aides sociales qu’elles compriment. Aux guichets des services publics, la détresse et la rage d’usagers démunis qui, depuis des mois, attendent pour n’obtenir rien, rencontre la lassitude d’agents surchargés, épuisés, empêchés d’aider. Les coupes budgétaires limitent les prestations. La violence contre les agents devient ordinaire.

S’avivent ainsi en milieux populaires, sous des formes différentes mais partout, le chacun seul, chacun pour soi, un « chacun sa merde » vécu dans l’isolement, un sauve qui peut général doublé d’un sentiment d’impuissance. Les votes FN proviennent, pour beaucoup, de cette guerre des proches contre les plus proches, de cette guerre des pauvres contre de plus pauvres qu’eux. Pour la fraction la plus « établie » des ouvriers, qui hier espérait « s’en tirer », voter Le Pen aide à se démarquer moralement des plus précaires, souvent immigrés. Voter FN, c’est se distinguer de « plus bas que soi ». En monde rural pauvre, il n’y a plus ni Poste ni médecin ni bistrots ni magasins. Les sociétés de chasse, les fanfares, les clubs de sport peinent à survivre. Les « entre-soi » ruraux s’effondrent et avec eux, les réputations locales et l’estime de soi qu’ils généraient. La seule « identité positive » qui reste est nationale : « être Français ». Il n’y a pas d’immigrés mais sont dénoncés les « casoces », « ces bougnouls blancs » qui « vivent des allocs », même si soi-même, on en reçoit autant.

Contrarier les effets des « modernisations » libérales sera long. Bâtir des partis de gauche ancrés parmi les ouvriers, les employés, parlant leur langue et leur rendant service, sera long.

Impossible d’attendre. Avec un FN à ce niveau, l’impatience est impérative. Et il faut différencier les cadres du FN et les votants Le Pen. Ne pas laisser ces derniers seuls, enfermés dans un tête-à-tête exclusif avec le FN.

Contre Le Pen, l’indignation est inefficace. Nous voulons un mouvement social. Vite. Dans les quartiers, les villages, les entreprises, les facs, devant Pôle Emploi, un mouvement général d’apéros, où se reconstruiront l’entre-soi et les solidarités populaires ; où gagneront en estime de soi, écoute et reconnaissance, ceux qui partout sont méprisés ; où les plus proches ne seront plus fantasmés menaces. Et si ces apéros se répètent souvent, et si partagent des verres, leurs expériences, leurs idées, ceux qui votent Le Pen et ceux qui s’y opposent, en sortiront de nouvelles visions des divisions du monde social. Non plus du patriotique, non plus de l’ethno-racial, mais de l’identité de classe. Ces apéros seront les bistrots ouvriers des années 1900, qui contribuèrent tant à la politisation populaire, socialiste ou libertaire. Ces apéros seront lubrifiants sociaux, facilitateurs de contacts, désenclavements.

Dans le mélange des couscous, des loukoums, thés, Ricard, cubis de Rosé, verres de Bordeaux, se fabriqueront là, peut-être, des perceptions nouvelles de nos intérêts communs, des diagnostics partagés de ce qui cassent nos vies. Nous y travaillerons.

Mais nous en sommes convaincus : seuls des proches socialement peuvent changer le vote de proches socialement.

Marine Le Pen ne se dissoudra pas dans le vin ou le thé. Les apéros n’agiront que s’ils sont points de départs : pour des échanges de services, des parties de foot, de fléchettes, de dominos, de pétanque, des entraides concrètes, des coups de main entre voisins, des prêts d’outils, des jardins partagés, des échanges de services, des amours improbables, des aides juridiques et administratives… Il suffit de si peu parfois pour que change un vote. « A jouer au foot avec des arabes, des mecs balaises, c’est comme ça, j’ai plus été raciste », nous disait Luc, de Chauny dans l’Aisne, 23 ans, « viré » par Saint Gobain, « alors que tous mes copains aiment pas les arabes, mais je leur dis, t’en connais pas un, t’es con ».

Ces apéros ne seront pas guimauves. Ces apéros seront des volcans. S’y mêleront les « je te repaye un coup » et les coups de gueule, le « vin mauvais » et les confrontations. Ces apéros seront fiesta et combat social. Combat rapproché, au plus près de ceux qui votent Le Pen, pour comprendre leurs raisons socialement puissantes. Et dans le partage des colères et des espoirs, faire voir et valoir d’autres solutions.

Fatima-Ezzahra Benomar (féministe, Les Effrontées), Nicole Benyounes (médecin), Jacques Bidet (philosophe), Jérôme Bourdieu (économiste), Christine Delphy (sociologue), Robert Guédiguian (cinéaste), Willy Pelletier (sociologue, Fondation Copernic), Malika Zediri (association de chômeurs APEIS)