À bas les chefs

À bas les chefs

abrarac

L’Humanité, 14 septembre 2017

Je suis insuffisamment féministe. Comme trop de mecs. Pour égaliser le travail domestique, je fais les courses au Cora de Soissons. Je tombe souvent sur Priscilla. Alors à force, on parle. Elle a 21 ans, caissière, un copain « de 28 qui bosse dans le bâtiment, au black parce qu’ici tu prends ce qu’il y a » dit-elle, un bébé Kevin, 16 mois, « je l’adore mais c’est crevant ». Mardi dernier, ses yeux baignaient dans les larmes, « j’en ai marre, on se fait engueuler de partout, les clients râlent pour avancer les packs de bouteilles, avec mon dos, les porter huit heures, ça me casse, les chefs, pour eux ça va jamais assez vite, les autres caissières c’est chacun sa gueule pour les horaires, tout ça pour 600 euros, le dimanche t’es pas payée plus, tous les jours je me lève à cinq heures, parce qu’avant la caisse, faut mettre en rayon à 6h30, les pauses tu peux rien faire, c’est clope ou coup de fil à ma mère pour Kevin ». Son contrat cesse fin septembre. Elle « sera pas reprise, enfin peut-être en décembre, avant je sais pas comment on fera, faudra retourner chez mes parents c’est sûr, on peut pas payer le studio de toutes façons ». Elle se tourne, la caissière-chef s’est éloignée, elle me dit, « mon père dit à bas les chefs, sauf que je lui dis, d’accord mais fais pas ton chef à la maison, mais quand même oui, sauf que les chefs ici ils obéissent, ça se passe toujours plus haut, les chefs c’est que des pantins ».

Combien de Priscilla ou presque pareil, mêmes chaînes, mêmes peines ? Et pourtant cette exploitation qui casse les vies, ne suffit pas à « ceux d’en haut », « dominés par leur domination » disait Bourdieu, patrons-rois, patrons-rapaces, renards libres, chefs en luttes féroces contre d’autres chefs féroces mais dont l’appétit de « winner » est inextinguible. Appétit sinistre, passion triste, libido sordide jamais éteinte. Les ordonnances Pénicaud ne les calmeront pas. Ils rêvent du monde que nos luttes d’hier ont aboli, ils désirent le 19ème siècle.

Alors oui « à bas les chefs », à bas les chefs d’entreprises, les actionnaires en chef qui volent notre travail, les chefs banquiers, les chefs économistes des assurances et fonds de placements, les DRH, les micro-chefs, contremaitres chefs, chefs de bureau, chefs de rayons, à bas ces structures sociales qui produisent, reproduisent des chefs et les célèbrent. Ce sont les salariés qui créent la valeur, pas les chefs d’entreprise.

Il faut dé-hierarchiser les univers de travail, les autogérer, égaliser les salaires, bosser moins pour offrir à tous des CDI. Bosser moins en entreprise et créer ailleurs de la valeur non-marchande, ailleurs échanger des services, des bonheurs.

C’est possible de changer. Le cas de la Sécurité sociale belge est trop peu connu. En 2002, fut proposée à 5 000 salariés, une nouvelle organisation du travail fondée sur l’égalité, la confiance envers les salariés. Avec ce postulat : ce sont les agents de « première ligne » qui produisent le service et qui sont donc les plus importants. L’organisation du travail doit en conséquence s’adapter dans sa structure, à leurs contraintes, leurs besoins, leurs idées. Finie la hiérarchie, les cadres aident les agents, ne les dirigent plus. Ils sont évalués par les équipes sur ce critère. Les agents se définissent eux-mêmes des objectifs et se les répartissent. Des investissements ont été débloqués. Cela marche ! Le traitement des dossiers des usagers est passé de 18 mois à 4 mois et demi en moyenne.

Le travail ne vaut que sans chefs et il fonctionne mieux.


Willy Pelletier, sociologue, coordinateur général de la Fondation Copernic