Bénis soient nos censeurs

Bénis soient nos censeurs

par Willy Pelletier, sociologue, coordinateur général de la Fondation Copernic, L’Humanité, 4 décembre 2017


Quel paradoxe ! Jamais les sciences sociales n’ont produit autant de connaissances et de résultats d’enquêtes, utilisables contre les dominations économiques, culturelles, politiques et la domination masculine. Et jamais elles n’ont eu, relativement, si peu d’écho public.

Tant de mécanismes se conjuguent pour empêcher qu’elles soient entendues : la paupérisation et la caporalisation organisées du travail de recherche liées à « l’autonomie » libérale de l’université ; les formations très business school qui « cadrent » le pensable parmi les élites et excluent les sciences sociales ; les connivences spontanées entre dominants du champ économique, du champ politique et du champ des médias, lesquels se défient des savoirs qui les défient ; les difficultés rencontrées par les libraires pour promouvoir des livres qui ne sont pas, déjà, célébrés dans les medias grand-public; les concurrences entre maisons d’éditions, certaines se convertissant bien vite aux impératifs d’une rentabilité à court terme…sous l’effet de cette « révolution conservatrice dans l’édition », qu’analysait déjà Bourdieu en 1999, en soulignant ses conséquences : le poids neuf des pôles commerciaux et des responsables financiers dans des maisons d’édition, de plus en plus dirigées par des managers (issus de la finance et des médias), « imposent à l’édition le modèle de l’entertainment », de sorte que les « investissements à long terme sur […] l’avant-garde » et « l’édition de recherche » sont sacrifiées au profit du best-seller.

Certains croient que pour rendre les sciences sociales audibles, il faut casser le monopole qu’ont acquis, dans l’édition et les médias, des essayistes mondains et les promoteurs d’une pensée vite faite, propre à flatter le sens commun et l’orgueil des puissants. De fait, saturent l’espace médiatique « légitime », ces experts officiels, convoqués sans cesse, pour nous convaincre de consentir au monde tel qu’il va. Ils haïssent les sciences sociales, qui constituent comme leur anti-matière, loin de l’opinion brouillonne qu’ils ressassent, chic et chiquée, produite « en chambre », entre-soi, dans les salons à la mode.

A quoi bon les affronter ? S’y abaisser. Perdre son temps à des numéros de cirque. Dans leur monde fermé, de ce fight, ils tireront amours, gloire et beauté.

Bénis soient plutôt nos censeurs. Ils nous invitent à les ignorer, nous forcent à d’autres alliances, écartés d’eux.

C’est l’objet de la Bourse du travail intellectuel et des ateliers que la Fondation Copernic lance. Pour, sans bruits, sans arrêt, monter partout, à Noyon, Brest, Toul…dans les endroits méprisés par les élites, des rencontres aujourd’hui rares, qui ne reproduiront pas les rapports d’autorité entre enseignants et enseignés. S’y développeront sans hiérarchie, des discussions par lesquelles – entre salariés, syndicalistes, historiens, sociologues, etc… – les apprentissages seront réciproques, les savoirs critiques seront co-construits.

Ces ateliers feront en savoir davantage sur les relations qui nous fabriquent, jusqu’à nous rendre malheureux, isolés, résignés, révoltés, jusqu’à interdire ou offrir certaines destinées. Si l’on s’y réapproprie une part de son histoire et qu’on y perçoit qu’elle s’entremêle à l’histoire des autres, alors la connaissance ne restera plus un instrument de pouvoir réservés aux élites, elle deviendra, grâce aux sciences sociales faites outillage, une arme critique qui défatalise et fait rire de « la grandeur » des grands.

Willy Pelletier, sociologue, coordinateur général de la Fondation Copernic