Contre la destruction d’une civilisation sociale

Contre la destruction d’une civilisation sociale

Libération, 21 mars 2018-03-21

Par : Patrick Chamoiseau (écrivain), Jacques Bidet (philosophe), Laurence De Cock (historienne, Fondation Copernic), Annie Ernaux (écrivain), Robert Guédiguian (cinéaste), Hugues Jallon (écrivain), Bernard Lahire (sociologue), Mathilde Larrère (historienne), Frédéric Lordon (économiste), Gérard Mauger (sociologue), Gérard Noiriel (historien), Willy Pelletier (sociologue, Fondation Copernic), Monique et Michel Pinçon-Charlot (sociologues)


En décembre 1995, Pierre Bourdieu était venu à la gare de Lyon apporter son soutien à ceux qui luttaient – les cheminots déjà – contre « la destruction d’une civilisation ». C’était vingt ans après la contre-offensive menée par Valéry Giscard d’Estaing et Raymond Barre contre l’insubordination ouvrière des années 1968. Prenant appui sur un air du temps anti-étatique, elle arguait de la crise pétrolière pour restaurer la croyance dans le laisser-faire, les bienfaits de la concurrence et le mythe du marché auto-régulateur.

Deux décennies plus tard, l’entreprise de démolition s’accélère sur tous les fronts avec Emmanuel Macron. Sous les couleurs hier de la vraie droite de Nicolas Sarkozy, de la fausse gauche de François Hollande, elle est portée aujourd’hui par une noblesse d’État qui, navigant entre cabinets ministériels et conseils d’administration, s’appuie dans le champ politique sur une « grande coalition » à la française. L’inspiration est la même : réaction au keynésianisme institutionnalisé, elle navigue à vue entre ordolibéralisme allemand et néolibéralisme américain, entre normalisation disciplinaire et apprentissage forcé de la logique managériale. La stratégie est identique : prendre prétexte d’un côté des nécessités qu’impose la construction européenne et, de l’autre, nourrir toujours plus avant la mondialisation. La rhétorique de légitimation est la même : science économique libérale à l’appui, teintée d’un zeste de philosophie (Ricœur), elle revendique la rationalité et le sens de l’histoire : « There is no alternative » …

Cette contre-offensive de longue durée apparaît d’abord comme « un grand bond en arrière » ou une « révolution conservatrice ». Elle défait, progressivement mais inexorablement, l’État social mis en place (pour l’essentiel) au lendemain de la Seconde Guerre Mondiale. Elle détruit les services publics présentés à la fois comme ruineux et inefficaces : hier France Telecom, demain la SNCF. Elle remet en cause les « droits acquis » (conquis) au travail, à la santé, à la retraite, dénoncés comme des « privilèges ». Elle se déploie contre une « main gauche de l’État » décrite comme pléthorique, dispendieuse et génératrice d’ « effets pervers ». L’inemployabilité et/ou l’indolence du chômeur est désormais la cause du chômage et la guerre aux chômeurs devient la solution du problème. De la loi Macron (2015) aux ordonnances de 2017, en passant par la loi El Khomri, elle poursuit obstinément le démantèlement du Code du travail. Dénonçant l’hérésie d’un système de santé mis en place par un ministre communiste, elle s’emploie à le transformer en marché en prenant prétexte du « trou de la Sécu » (comme elle use aujourd’hui du déficit de la SNCF). Elle creuse les inégalités d’un système scolaire et universitaire structurellement inégalitaire en renforçant la ségrégation et en favorisant une privatisation rampante, redoublant ainsi la sélection par l’héritage culturel d’une sélection par l’héritage économique. Pour justifier une privatisation exhaustive des services publics, elle désigne à la vindicte des salarié.e.s du « privé », les « privilèges » des fonctionnaires, cette armée pléthorique de bureaucrates parasites, etc.

Mais cette offensive néo-libérale est aussi un projet de « révolution culturelle » : détruisant une civilisation, elle en esquisse une autre. Elle s’efforce d’implanter dans la tête de chacun un « nouveau » modèle de conduite, d’inculquer, dans le cadre d’un système scolaire rénové (où le MBA – Master of Business Administration – est la mesure de toute grandeur) soutenu par une propagande intensive, les dispositions de l’homo œconomicus moderne. « L’homme nouveau », produit du macronisme avancé est un « entrepreneur de lui-même » qui optimise le rendement de ses compétences, qui développe, valorise, gère au mieux de ses intérêts son « capital humain », rêve, comme l’y invite Macron, de devenir milliardaire, et se réalise pleinement dans la concurrence libre et non faussée. On peut y voir une projection ethnocentrique de la noblesse d’État contemporaine, produite en série par les écoles du pouvoir, mais il s’agit aussi d’une tentative, peut-être naïve et plus vraisemblablement cynique, de mise en pratique d’une utopie convertie en programme politique.

Pour faire obstacle à cet avenir radieux de la concurrence de tous contre tous, aux inégalités obscènes qu’elle engendre, au « darwinisme social » dont elle se réclame ouvertement, la lutte contre l’idéologie du marché généralisé doit mobiliser, par tous les moyens, sur tous les fronts, toutes les forces disponibles, à l’intérieur et à l’extérieur de l’État, les salarié.e.s du public et celles et ceux du privé, les salarié.e.s stables et les précarisé.e.s, les actifs , actives et les retraité.e.s, rassemblant tou.te.s celles et ceux qui ne rêvent pas de devenir milliardaires, mais n’aspirent qu’à un travail décent dans des conditions décentes pour un salaire décent, celles et ceux  dont le travail est indissociable d’une forme de désintéressement, du sens de l’intérêt général, d’une forme de dévouement militant, celles et ceux qui se sentent solidaires des plus démuni.e.s et qu’indignent l’arrogance, le mépris, la cupidité des puissants. Rendez-vous le 22 mars mais surtout ensuite, longtemps, réunis contre la destruction de la civilisation sociale. Ensemble, nous y travaillerons.