Les grèves civilisent

Les grèves civilisent

Par Willy Pelletier, L’Humanité, 3 avril 2018


Ce ne sont pas les grévistes qui, par plaisir, font grève ; ce sont les agressions libérales, en rendant les métiers et les vies impossibles, qui déclenchent les grèves. Les grèves ne paralysent pas, au contraire elles débloquent des situations intenables. Les grèves ne sont pas violences, au contraire elles empêchent les surcroits de violences qu’imposent aux salariés, ces dirigeants d’entreprise qui peuplent les ministères, avant de repartir vers les directions d’entreprises ou de banques.

Nous connaissions Macron en Brutus, poignardant son père politique. Nous l’avons vu briser le code du travail, chantant au Medef, « je serai l’ombre de ton ombre », « l’ombre de ta main », « l’ombre de ton chien ». Le voici Néron, ivre de brûler Rome, brûler une civilisation. Brûler cette civilisation sociale que les luttes d’hier ont conquise, que les militants d’hier par leurs sacrifices, leurs peines, ont conquis, que tous mêlés, les militants ouvriers d’autrefois ont conquis. Nous avons, chacune, chacun, leurs visages en nous, leurs voix résolues et inquiètes en nous, leurs yeux rieurs, remplis de larmes des fois, leurs courages, leurs souffles, leurs vies données, licenciées, ruinées, mais debouts, toujours debouts. C’est pourquoi la lutte qui vient, ne nous appartient pas. Cette lutte va au-delà de nous-même, nous n’avons pas le droit de la perdre.

Les modernisations libérales décivilisent. Elles exaspèrent les concurrences dans et pour l’emploi. Elles insécurisent les carrières, les avenirs. Elles explosent les collectifs de travail, séparent, isolent les souffrances. Elles empêchent qu’entre salariés se forge l’intérêt commun qui, hier, faisait voir le collègue, les jeunes, les travailleurs immigrés, comme des semblables. Les « décideurs » restent invisibles. Mais au travail, où individuellement chacun se sent menacé et sans prise sur la menace, les plus proches, les voisins d’atelier ou de bureau, devenus rivaux, localisables mais méconnus, inquiètent. Aux guichets des services publics, la détresse et la rage d’usagers démunis qui, depuis des mois, attendent pour n’obtenir rien, rencontrent la lassitude d’agents surchargés, empêchés d’aider.

S’avivent ainsi en milieux populaires, le chacun seul, un « chacun sa merde » vécu dans l’impuissance amère, un sauve-qui-peut général.

Les grèves civilisent. Sans elles ni congés payés, ni code du travail, ni Smic, pas de limites aux heures de travail, des licenciements sans entraves, les protections sociales cédées aux assurances, les services publics d’aide sociale réduits à zéro et privatisés. Fini le statut des fonctionnaires, qui garantit leur indépendance vis-à-vis des puissants. Paraphrasant Pierre Bourdieu, qui évoquait le mouvement des chômeurs, dans Normale Sup occupée, il faut dire ceci : la première conquête des grèves, ce sont les grèves elles-mêmes, leur existence même. Elles arrachent les travailleurs, toujours plus précaires, à l’invisibilité, à l’isolement, au silence. En affirmant leurs droits, les grévistes ramènent à une certaine fierté ceux qui sont pressurés, abattus, voués à la fermer et rester à leur place.

Dans les grèves seulement, les apéros, les AG, les manifs, se fabriquent des perceptions nouvelles de nos intérêts communs, des diagnostics partagés sur ce qui casse nos vies. Dans les grèves seulement, se reconstruisent, coudes à coudes, l’entre-soi et les solidarités populaires. Dans les grèves seulement, gagnent en estime d’eux-mêmes, ceux que la noblesse d’argent ignore et méprise.


 

Willy Pelletier, sociologue, coordinateur général de la Fondation Copernic