Le syndicalisme d’accompagnement dans une impasse stratégique

Paru dans L’Humanité / Karl Ghazi, co-Président de la Fondation Copernic / 13 juin  /

« Le syndicalisme est mortel mais pas le nôtre ! Pas le nôtre si nous restons nous-mêmes ! », a déclaré Laurent Berger(1), emporté par un élan lyrique assez inhabituel. S’il est fréquent de voir les commentateurs gloser sur « l’isolement de la CGT », il est moins fréquent d’entendre parler de l’impasse stratégique dans laquelle se trouvent les syndicats d’accompagnement. On a pu lire que la CFDT (en congrès du 4 au 8 juin à Rennes) a pu souffrir du retour (provisoire) de FO, qui a tenté de la concurrencer dans le rôle de l’interlocuteur privilégié pendant la séquence des ordonnances Macron. La difficulté est, en réalité, bien plus profonde. Le pouvoir montre en effet qu’il estime ne plus avoir besoin des services des syndicats d’accompagnement et qu’il n’est plus nécessaire de leur donner du « grain à moudre » pour calmer le jeu. Contrairement à ce qu’a affirmé Jean-Claude Mailly, son revirement n’a, en aucun cas, sauvé les accords de branche(2). Sans un rapport de forces capable de renverser la table, les syndicats d’accompagnement n’ont plus de raison d’être ! C’est l’une des conséquences les moins attendues des défaites subies par le mouvement syndical ces huit dernières années, de la réforme des retraites de 2010, aux ordonnances Macron. Le syndicalisme d’accompagnement est dans l’impasse, au moment même où certains le voyaient triompher. Dès l’officialisation des résultats du second cycle des élections professionnelles en mars 2017, nous pointions, dans ces mêmes colonnes, à quel point les chiffres étaient en trompe-l’œil. Depuis, la CFDT a reconnu elle-même qu’elle n’a pas plus d’adhérents que la CGT et confirmé que l’ensemble des organisations syndicales ne sait pas répondre aux nouvelles formes d’organisation de l’exploitation du travail. Cette impasse est telle que Raymond Soubie en personne vole au secours de la CFDT. « L’Etat, pour maîtriser d’éventuelles tensions (…), doit laisser de la respiration – et un certain rôle – aux corps intermédiaires » croit-il utile de rappeler, dans une tribune publiée dans « Le Monde »(3). Le problème c’est que l’Etat estime qu’il contrôle suffisamment les tensions pour s’en passer. La devise de Macron semble être « Et ne vous chargez point d’une concession inutile »… Le plus grave, pour la CFDT, c’est qu’elle n’a pas de stratégie de rechange, car elle s’est rendue incapable d’occuper le terrain du rapport de forces. Tout le long des 30 dernières années, ses éléments les plus combatifs l’ont successivement quittée, volontairement ou non. Sa « mobilisation » au tout début de la bataille contre la loi El Khomri avait à peine rassemblé un millier de militants et elle n’a jamais fait mieux depuis. Un problème que la CGT n’a pas, malgré les difficultés qu’elle rencontre pour construire une mobilisation suffisante, car elle a conservé à son arc toutes les cordes du syndicalisme : lutter, revendiquer, proposer et négocier (et rappelons qu’elle signe beaucoup plus d’accords que ce qu’il est habituellement colporté). Cette incapacité de la CFDT à sortir d’une vision univoque du syndicalisme, Laurent Berger la résume dans des propos rapportés par « Le Monde »(4) : « ça ne nous fera pas dévier de notre ligne réformiste même s’il faut aller au débat (…). Si on bouge de notre ligne, on est morts ». Ce qui doit mourir, à notre sens, c’est la division artificielle des rôles imposée par le patronat et les différents gouvernements entre des syndicats cantonnés dans un rôle « contestataire » et d’autres qui seraient « responsables » et seuls capables d’améliorer la situation concrète des travailleurs. Si la lutte et le rapport de forces peuvent seuls contraindre les patrons et les gouvernements à la négociation, le plus logique serait que ce soient les mêmes qui luttent, revendiquent, proposent et négocient. Si le syndicalisme est mortel, c’est ce syndicalisme-là qui a les meilleures chances de survie… A la condition de continuer de marier la satisfaction des besoins immédiats et l’objectif de transformation sociale et de répondre aux défis posés par les nouvelles formes d’exploitation et l’atomisation du salariat.

Karl Ghazi

  • Le Monde 8/6/2018, (2) Voir Jean-Emmanuel Ray in LSM n°186, novembre 2017, (3) Le Monde 4/6/2018, (4) Le Monde 2/6/2018