Si, monsieur Macron, le «pognon» des minima sociaux sert à quelque chose

Par Didier GELOT, Ancien secrétaire général de l’Observatoire national de la pauvreté et de l’exclusion sociale, membre de la Fondation Copernic / /

Et si la supposée inefficacité des aides sociales n’avait comme objectif que de réduire les budgets sociaux et renvoyer la responsabilité de la pauvreté sur les personnes elles-mêmes ?

«On met un pognon dingue dans les minima sociaux et les gens sont quand même pauvres, on n’en sort pas, les gens qui naissent pauvres, ils restent pauvres, ceux qui tombent pauvres, ils restent pauvres…» Cette phrase choc prononcée par Emmanuel Macron devant ses conseillers, qui s’apparentent davantage aux tweets de Donald Trump qu’aux déclarations d’un président de la République française, a fait le buzz. L’objectif recherché consistant à frapper l’opinion a largement été atteint. Les médias ont repris en boucle ces propos jugés indignes d’un chef d’Etat.

Pour autant, les journalistes et les milieux politiques ont davantage critiqué le ton que le contenu de ces propos. Cette critique de la protection sociale n’est pourtant pas innocente. Elle fait suite aux propos tenus par le ministre de l’Action et des Comptes publics qui, reprenant une promesse du candidat Macron de simplification des aides sociales, déclarait qu’il y a trop d’aides en France et qu’elles ne règlent pas le problème de la grande pauvreté. Elle rappelle aussi les interventions de ces dernières semaines sur la possible suppression de l’allocation de solidarité spécifique dont bénéficient les chômeurs en fin de droit.

Sans les aides sociales, 5 millions de pauvres supplémentaires

Jamais l’expression «Qui veut noyer son chien l’accuse de la rage» n’a été autant d’actualité. Les déclarations multiples sur la supposée inefficacité des aides sociales n’ont en fait comme objectif que de réduire les budgets sociaux et renvoyer la responsabilité de la pauvreté sur les personnes elles-mêmes. Les conseillers de l’Elysée avaient pourtant tous les éléments à leur disposition pour rappeler au Président que, loin d’être inutiles, les aides aux quatre millions d’allocataires des minima sociaux (sur neuf millions de pauvres) permettent, malgré la modestie de l’aide publique (1,2% du PIB), d’éviter à des millions de personnes de sombrer dans l’extrême pauvreté sans espoir d’en sortir.

Pour s’en convaincre il suffit de reprendre les données issues des services statistiques ministériels que le président de la République ne peut pas ignorer. Ainsi, les transferts sociaux (en particulier les allocations familiales et les aides au logement) permettent de réduire d’environ 8 points le taux de pauvreté. L’effet des transferts fiscaux est relativement faible, les ménages sans ressources n’étant pour ainsi dire pas soumis à l’impôt. Dit autrement, sans redistribution, le taux de pauvreté ne serait pas aujourd’hui de 14% mais de plus de 22%, soit 5 millions de pauvres supplémentaires. L’effet redistributif concerne davantage les familles que les adultes isolés du fait du rôle important joué par les allocations familiales. Avant redistribution, le taux de pauvreté des couples avec trois enfants ou plus est en effet supérieur à 40%, contre 22% après redistribution. Pour les familles monoparentales, qui sont les plus touchées par la pauvreté, ce taux passe respectivement de 63% à 42%.

Les déclarations du président de la République sont d’autant plus injustifiées qu’elles sont ciblées sur l’effet du système redistributif sur les plus pauvres. Les données de la Direction statistique du ministère des solidarités montrent en effet que les transferts sociaux et fiscaux (particulièrement les minima sociaux – dont le RSA – et les aides au logement) réduisent de 17 points la très grande pauvreté. Ainsi l’indicateur d’intensité de pauvreté (1), en l’absence ces dispositifs, passerait de 20% à près de 40%.

2 millions de travailleurs pauvres

De fait, les prestations sociales soumises à conditions de ressources jouent un rôle essentiel pour la survie des plus pauvres. Elles représentent près de la moitié du revenu disponible des ménages les plus pauvres, contre moins de 10% pour ceux aux revenus moyens. Dit autrement, plus le niveau de vie d’un ménage est faible, plus la part des aides sociales dans son revenu est élevée. L’allocation logement représente ainsi environ 17% des revenus des ménages les plus pauvres. Ceci montre à quel point la baisse de 5 euros des APL a pu directement impacter leur niveau de vie. A l’inverse de ce que déclare le gouvernement, poursuivre dans cette logique condamnerait les plus pauvres à voir leurs revenus amputés d’un budget indispensable à leur survie.

Par ailleurs, de tels propos ne prennent pas en compte le fait que plus d’un tiers des personnes en situation de pauvreté ne recourent pas au RSA par peur d’être stigmatisées, et que la parole présidentielle ne pourra qu’amplifier ce phénomène. S’il est vrai, comme le dit le gouvernement, que l’emploi constitue le meilleur moyen pour sortir de la pauvreté, il convient de tenir compte de la qualité de l’emploi retrouvé. En effet, si près de la moitié des personnes en situation de pauvreté le sont durablement, un nombre non négligeable de personnes pauvres arrivent à se réinsérer professionnellement, mais souvent sur un emploi de courte durée. De plus, dans les conditions actuelles du marché du travail, retrouver un emploi, même durable, ne permet pas toujours de sortir de la pauvreté. Rappelons que l’on comptabilise près de 2 millions de travailleurs pauvres, et que les mesures prises par le gouvernement Philippe ne seront pas neutres en la matière.

La force de notre système de protection sociale réside, malgré ses insuffisances, dans sa capacité à jouer le rôle de dernier filet de sécurité pour les plus exclus. Il a également permis à la France de mieux résister que ses voisins européens aux effets économiques et sociaux de la crise de 2008. Le fragiliser ce serait remettre en cause notre modèle de solidarité et notre capacité de vivre ensemble.

(1) Il mesure l’évolution relative du niveau de vie médian des personnes en situation de pauvreté par rapport au seuil de pauvreté (1100€ pour une personne seule).