Mondial : une joie obligée ?

Par Pierre Khalfa / Publié par Mediapart, 17 juillet / La victoire de l’équipe de France de foot a suscité une liesse populaire considérable.A gauche, de Jean-Luc Mélenchon à son critique le politiste Philippe Marlière, c’est l’unanimité qui prédomine avec un enthousiasme sans le moindre regard critique. Est-il possible dans ces conditions d’essayer de garder la tête froide et de prendre du recul sans être immédiatement montré du doigt ?

 

La victoire de l’équipe de France de foot a suscité une liesse populaire considérable et une esquisse de débat à gauche. On a vu ainsi Jean-Luc Mélenchon écrire comprendre « que le foot indiffère et même qu’il insupporte », mais dénoncer dans la foulée « les militants politiques de la gauche traditionnelle (…) pisse-vinaigres qui regardent de haut les grandes émotions collectives partagées sans limite visible ». Plus surprenant, le politiste Philippe Marlière, pourtant critique de Jean-Luc Mélenchon, se retrouve sur la même analyse. Ainsi nous dit-il dans son point de vue à Médiapart « tant pis, si une certaine gauche politique et intello a encore démontré qu’elle était à côté de la plaque quand il s’agit de comprendre ces rares moments de joie collective ». Disons-le franchement, cette unanimité interroge. Est-il possible dans ces conditions d’essayer de garder la tête froide et de prendre du recul sans être immédiatement montré du doigt ?

Commençons par le foot. L’équipe de France est championne du monde, mais la plupart des commentateurs ont noté un jeu collectif décevant, voire particulièrement nul comme dans le match contre le Danemark. Est-il hérétique de dire qu’elle a été dominée en finale par une équipe de Croatie beaucoup plus allante ? Les plus lucides le reconnaissent pour ajouter aussitôt « seul le résultat compte » et de louer le pragmatisme dont a fait preuve le sélectionneur Didier Deschamps qui en a fait sa marque de fabrique. Ce « seul le résultat compte » peut paraître de bon aloi, il est en fait assez inquiétant si on en pousse la logique jusqu’au bout.

Pourquoi alors, dans ce cas, s’offusquer des cas de dopage – si on n’est pas pris tout va bien – ou de ce qui a été considéré comme une agression sauvage du gardien allemand Harald Schumacher contre le français Patrick Battiston en demi-finale de la coupe du monde de 1982 ? Au-delà du football, ce « seul le résultat compte », qui pose de façon plus générale le rapport entre la fin et les moyens, est tout à fait dans l’air du temps néolibéral et dans l’idéologie macronienne de « la gagne ». Quand tous les moyens sont en effet bons pour les détenteurs de capitaux de les faire fructifier – et ce n’est pas le sort des salarié.es qui va les arrêter – on n’est pas obligé de tomber en extase quand cette maxime est portée aux nues dans le foot.

La politique n’est certes pas simplement affaire de raison, mais aussi, et surtout, d’affects. Rousseau, qui retrouve ainsi Spinoza, développe dans le Contrat social le lien nécessaire entre l’essor de la volonté générale et les passions et affects correspondants et il est vain de croire comme le pensait Diderot que « le silence des passions » puisse même exister. Les émotions collectives sont indissociables de tout projet d’émancipation et toute collectivité humaine a besoin de pouvoir s’identifier à un espoir de réussite, qui ne soit pas simplement individuelle, mais collective et dans laquelle elle peut se reconnaitre et donc se projeter. Une politique d’émancipation ne peut pas simplement être porteuse d’une critique anxiogène de la réalité quotidienne, mais doit être aussi capable de faire naître le désir d’une société souhaitable à advenir.

En ce sens, l’identification au succès d’une équipe de foot sert de succédané fantasmatique à l’espoir d’une société apaisée, unie dans un bonheur fusionnel. Ce moment particulier a un côté émouvant quand il rend compte de la diversité de notre pays, de sa capacité à s’enthousiasmer pour un projet – la réussite d’une équipe – qui lui permet de transcender les difficultés de la vie quotidienne. Mais le meilleur et le pire sont entremêlés de façon indissociable : le meilleur, c’est la joie de se retrouver ensemble, le pire c’est le rejet cocardier de l’autre. Car toute joie collective n’est pas bonne à prendre. Les exemples historiques ne manquent pas hélas de joies populaires, d’engouements collectifs qui se sont révélés mortifères et la ligne de partage entre le meilleur et le pire est souvent ténue.

Quelle sera la suite de cette séquence ? L’engouement de 1998 pour une France « black, blanc, beur » est aujourd’hui moqué par les cyniques. Ils ont tort. Si cet engouement n’a pas empêché la montée du FN et plus généralement le développement de la xénophobie, il a cependant acté de façon définitive l’existence d’une France diverse, loin des fantasmes identitaires d’une société homogène. La leçon de 2018 reste, elle, à construire.