Livre : Le dernier Copernic est dans les bacs !

A l’occasion de la sortie du livre Que faire des partis politiques ? coordonné par Daniel Gaxie et Willy Pelletier, un entretien sur les thèses novatrices portées par l’ouvrage. Entretien de Willy Pelletier réalisé par le journal L’Humanité /

 

Vous avez, avec Daniel Gaxie, coordonné l’ouvrage « Que faire des partis politiques ? », l’aboutissement d’un travail mené par la fondation Copernic après le séisme politique de 2017.  Ce livre tranche avec le chant funèbre sur « la mort des partis » et appelle plutôt à les transformer. Quel était l’objectif de votre démarche ? 

Depuis longtemps, face aux libéraux nous perdons. Est détruite la civilisation sociale conquise par les luttes d’hier. Dans ce cadre, nous avons besoin des partis. Mais ils manquent à leur efficacité. Surtout ceux de gauche. Notre objectif était de comprendre pourquoi les partis sont devenus de moins en moins représentatifs. Cela n’était possible qu’en croisant les regards de sociologues, d’historiens et de militants ou d’ex, issus de partis très divers. Le livre est bâti sur ce dispositif. Et sur un savoir engagé, qui ouvre des pistes pour rendre les partis davantage « en prise » avec les milieux populaires.

Alors quels sont les mécanismes qui ont généré une telle crise des partis politiques qui structuraient jusqu’à présent la vie politique française ?

Les partis ne sont pas en voie de disparition. Ils sont en voie d’autonomisation renforcée, ce qui est totalement différent. Ils s’autonomisent, de plus en plus, vis à vis des secteurs sociaux auxquels ils étaient auparavant attachés. Cette autonomisation est autorisée par la surabondance des financements publics, qui leur permet de fonctionner avec de moins en moins d’adhérents, mais de fonctionner comme structure solide, vecteur de carrières politiques.

Max Weber définissait les partis politiques comme une entreprise des intéressés. Aujourd’hui le cercle des « intéressés » est toujours plus réduit mais aussi plus endogame. Aux étages supérieurs des partis, les « grands élus » n’ont jamais exercé d’autre métier que l’activité politique. Leurs collaborateurs ne sont plus d’abord des militants formés, promus, par les partis. Ils sont formés par l’école, l’université, avec la reproduction des inégalités de capital culturel que cela induit, et la sélection sociale que cela produit. La grande majorité des élus ne sont pas issus des milieux populaires, et ne connaissent, dans leur entourage, que très rarement des ouvriers, des employés, des locataires en galère…Les professions intermédiaires, ouvriers et employés constituent 75% de la population mais un député sur vingt provient de ces catégories.

L’autonomisation joue aussi en interne, au sein des partis : les professionnels de la politique s’autonomisent et réduisent les militants à n’être que « ressources humaines » pour les soutenir. Ils font tourner les partis pour leurs bénéfices propres (se faire élire et réélire sans cesse) et l’activité s’y « technicise », ajustée à leurs besoins.  Ne peuvent ainsi y jouer un rôle que les mieux dotés en capitaux culturels. Et parallèlement, tous les à-côtés militants, la convivialité, les fêtes, où s’exprimaient des sociabilités populaires sont disqualifiés. Alors les milieux populaires s’y retrouvent (en tout sens du terme) de moins en moins.

Les partis font en même temps appel, de façon croissante, à des entreprises de services politiques, qui prospèrent en assurant des tâches hier confiées aux militants : dans la communication, le marketing politique, l’événementiel, le collage, la sécurité. Les sondeurs payés se substituent aux ancrages militants « de terrain ». Une telle « externalisation » dépossède les militants de l’activité partisane.

La conjugaison de ces processus, et bien d’autres que nous décrivons, par lesquels les partis s’autonomisent et par lesquels les « noblesses de parti » s’autonomisent, accélèrent l’exit et les désinvestissements des membres des milieux populaires.

Peut-on mettre tous les partis dans le même panier ? Ces grilles d’analyse sont-elles valables pour l’ensemble du champ politique ?

Tous les partis de gauche affrontent une fuite des militants, ils perdent des électeurs. Et ils sont fort discrédités en milieux populaires. Ce qu’on peut comprendre : à l’aune des vies concrètes, en quoi ont-ils empêchés la baisse du pouvoir d’achat, le durcissement des conditions de travail, le logement cher, le déclin des services publics, l’affaissement des protections collectives et du pouvoir d’achat ?

Tous se présidentialisent, ce qui transforme les affrontements politiques en soap opéra.

Les primaires se généralisent et dévaluent le militantisme. A quoi bon adhérer à un parti si ce n’est pas lui qui désigne son candidat ? Qui choisit ? Des campagnes de pub externes, des Unes de Paris Match, les sondeurs ? Les candidats des primaires font leurs propres programmes, les élus s’en affranchissent, alors a quoi sert le travail programmatique des partis et les débats sur leurs lignes ?

Les « représentants » issus des partis, ne représentent plus. La démocratie soi-disant représentative est ainsi, de plus en plus, objectivement censitaire. Les milieux populaires en sont toujours davantage exclus et ne votent plus. Sans parler des personnes immigrées qui, parfois, dans les communes forment plus de la moitié de la population, paient leurs impôts et n’ont pas droit de vote.

Les « modernisations » libérales exacerbent les concurrences dans et pour l’emploi, insécurisent les carrières, les avenirs, explosent les collectifs de travail. Les partis devraient être des lieux où se construisent des intérêts communs aux milieux populaires, où les misères particulières, les souffrances vécues séparément, seraient faites cause commune. Ils en sont loin.

Ils n’arrivent plus à le faire ou ils ont renoncé à le faire ?

Nous plaidons en tout cas, dans ce livre, pour que les permanences des partis de gauche servent aux milieux populaires et que s’y organisent des aides et secours concrets : des aides aux devoirs, à la manipulation des ordinateurs et d’internet, des covoiturages, des échanges de services (régler un problème de plomberie ou d’électricité…), des prêts d’outils, des consultations médicales gratuites, des bilans des droits sociaux non utilisés, une assistance pour remplir des formulaires, des micro-prêts monétaires en situation d’urgence absolue, des bourses de vêtements gratuits, des intermédiations auprès des bailleurs sociaux, d’ERDF, des banques, des élus, des impôts, des CAF, des accompagnements à Pôle Emploi, des préparations d’entretiens d’embauche, etc. Les équipes militantes, en sortiraient renouvelées, renforcées par leurs utilités populaires, rehaussées dans leur légitimité. Les partis à présent désinvestis, seraient peut-être réinvestis.

L’émergence de formes alternatives d’organisations politiques, « les Mouvements » sont-ils appelés à remplacer les partis et quelles en seraient les conséquences ? 

Les Mouvements revendiquent la souplesse, l’organisation en réseau, la dématérialisation, la numérisation…autant de techniques de management néolibéral, qui depuis longtemps renforcent la hiérarchisation au travail. Dans les Mouvements, à ce jour, les formes démocratiques des anciens partis n’y sont guère respectées : pas d’adhésion donnant droit à tendance, pas de débat concurrentiel pour définir une ligne, pas de sélection des dirigeants suite à la délibération des militants sur la ligne…. Ces Mouvements, pour reprendre la formule de Roberto Michels, sont « voués et dévoués à l’amour du chef ». Les militants n’y ont aucun contrôle sur les dirigeants. Le tirage au sort de militants dénués d’expérience, pour la fabrication des programmes ou des listes, laisse aux maîtres d’œuvre le loisir de les composer à leur main. Les militants deviennent de simples figurants du « jeu sérieux » qui se décide au « sommet ». Les Mouvements restent à démocratiser.

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