Un plan pauvreté en trompe l’œil

Par Didier Délot / Publié dans Le Monde, le 18 septembre / Dans le discours qu’Emmanuel Macron a prononcé au Musée de l’Homme pour présenter son plan pauvreté, le président indique vouloir combattre le « déterminisme social », en finir avec les actions palliatives et privilégier la prévention de l’exclusion en s’attaquant en priorité à la pauvreté infantile.

Si l’on ne peut que partager le constat selon lequel la pauvreté des enfants constitue un point particulièrement préoccupant (elle touchait un jeune de moins de 18 ans sur cinq en 2015 rappelle l’article « enfants pauvres, enfants démunis : quels indicateurs ?), dans le n°1 des cahiers de l’Onpes octobre 2017, centrer le plan sur cette question interroge. En effet, un enfant n’est pas « pauvre » lui-même. Ce sont ses parents qui sont pauvres.

Adapter les places d’hébergement d’urgence aux familles (monoparentales) avec enfant(s), augmenter le nombre de places en crèche ou instaurer des petits déjeuner dans les écoles des quartiers prioritaires va dans le bon sens. Mais cela ne ferait querépondre aux demandes anciennes des associations. De même, la poursuite de l’accompagnement des bénéficiaires de l’Aide Sociale à l’Enfance après leur 18 ans, l’importance donnée au suivi des jeunes ni en emploi ni en formation, ou le développement de la garantie jeunes, sont des mesures déjà mises en œuvre (quoique insuffisamment) par les précédents plans de lutte contre la pauvreté. Ces mesures ne constituent donc pas une « révolution copernicienne dans l’approche des questions de pauvreté »comme l’a déclaré leporte-parole du gouvernement, Benjamin grivaux. Mais surtout, on peut pronostiquer qu’elles risquent d’autant moins d’être suivies d’effets positifs qu’elles ont déjà été menées au Royaume-Uni par le gouvernement de Tony Blair, puis abandonnées, au vu de leur inefficacité pointée par les travaux d’évaluation menés par la suite (Jonathan Bradshaw, La pauvreté infantile au Royaume-Uni, Revue des politiques sociales et familiales,2009).

En revanche, la décision de ne pas revaloriser les minima sociaux, sous prétexte de privilégier le retour à l’emploi, apparait inopérante y compris du point de vue de l’objectif de réduction de la pauvreté des enfants. Avec un montant des minima sociaux aussi bas (de l’ordre de 500 €) les enfants vivant dans un ménage pauvre ne pourront pas sortir de la pauvreté. Le fait de continuer d’exclure les jeunes de 18 à 25 ans des minima sociaux ne leur permettra pas de s’extraire de la sphère de la précarité dans laquelle ils sont enfermés.

Le « revenu universel d’activité» promis pour 2022, qui devrait consister en une fusion de certains minima sociaux, ne pourra pas non plus, par définition, répondre aux attentes des jeunes exclus du RSA. Assortis de conditionnalités (ne pas refuser deux offres d’emploi dite « raisonnables ») il risque de précariser davantage les jeunes adultes non qualifiés en les obligeants à accepter des offres d’emploi dégradées, alors que ces populations sont déjà cantonnées aux emplois les plus précaires.

S’il est vrai, comme le dit Emmanuel Macron, que le meilleur moyen de sortir de la pauvreté est de retrouver un emploi (un tiers des chômeurs sont en situation de pauvreté), la politique de l’offre menée depuis 15 mois va à l’encontre de la création de ces emplois dont ont besoin les ménages pauvres. Le budget de ce plan estimé à 2 milliards d’euros par an, dont une partie correspond à des redéploiements budgétaires, doit être mis en regard des 7 milliards de réduction fiscale pour les plus riches opérée en 2018.

On peut également s’étonner du fait que le plan gouvernemental, comme tous les plans précédents, à l’exception de celui engagé en 2007 sous la responsabilité de Martin Hirsch,ne soit pas assorti d’un objectif chiffré de réduction de la pauvreté. Il apparait en effet difficile d’atteindre un objectif si celui-ci n’est pas complété d’indicateurs permettant d’évaluer l’efficacité des mesures prises, en particulier concernant la pauvreté des enfants.

Face à l’ampleur de l’exclusion, les dispositifs annoncés ne suffiront pas à contrecarrer les effets de la politique économique adoptée depuis 15 mois. A l’inverse de ce à quoi on assiste, c’est à une véritable politique de lutte contre les inégalités qu’il conviendrait de s’atteler, en particulier en matière de revenus et d’accès au marché du travail. Une politique fiscale efficace devrait passer par une redistribution de la richesse nationale : rétablissement de l’ISF, suppression des niches fiscales, augmentation du nombre de tranches d’imposition, et par une politique fiscale favorable aux départements et aux communes qui sont en première ligne de la lutte contre la pauvreté.

Alors que les dernières mesures prises en matière de droit du travail se traduiront par une précarisation accrue des salariés vulnérables, il conviendrait de s’attaquer aux mécanismes qui favorisent la dérégulation du marché du travail et fragilisent les protections des salariés.