Table ronde. Quel enseignement du fait colonial ?

L’Humanité, 21 septembre / L’école doit-elle adapter ses enseignements à la présence d’enfants issus de la colonisation ? Comment articuler universalisme républicain et pluralisme culturel ? Que faire des douloureux héritages mémoriels ?


Laurence De Cock Historienne, professeure en lycée, chargée de cours à l’université Paris Diderot, auteure de Dans la classe de l’homme blanc (PUL) Stéphane Beaud Sociologue, professeur à l’université de Poitiers et auteur de la France des Belhoumi (la Découverte) Gérard Noiriel Historien et auteur d’ Une histoire populaire de la France (Agone)

Vous revenez sur les contradictions entre la mémoire et l’enseignement de la guerre d’Algérie. La reconnaissance par l’État français du crime commis à l’encontre de Maurice Audin aura-t-elle des implications dans votre travail ?

Laurence De Cock Il faut commencer par souligner l’importance de cet acte de reconnaissance. C’est le produit et le fruit de décennies de combat. Pierre Vidal-Naquet y a joué un rôle essentiel. C’est un travail à la fois militant et de terrain. Lorsque l’État français reconnaît sa responsabilité dans un crime, ça fait toujours sens, dans la mesure où ça rend justice, ça redonne une dignité à ceux qui ont été niés ou oubliés. On peut toujours critiquer des choses à la marge, reste que politiquement c’est un geste majeur. Quant à l’implication de ce fait marquant sur mon travail, mes sujets de recherche, c’est difficile d’en juger. La torture en Algérie était déjà présente dans les manuels scolaires et mentionnée comme une responsabilité de l’armée française à la fin des années 1970-début des années 1980. Pendant cette décennie, cette mémoire ne posait pas tant de problème. Elle n’est pas débattue socialement. Ça devient problématique lorsque la guerre d’Algérie devient un enjeu lié à l’immigration et à la place des immigrés dans les établissements scolaires. Tout à coup, l’institution se dit : « Tiens, si on enseigne aux enfants issus de la colonisation la guerre d’Algérie, est-ce que ça ne va pas créer des problèmes dans les classes ? » À partir de là, l’enseignement de la guerre d’Algérie devient un contenu d’enseignement sous surveillance politique. L’institution commence à édulcorer ses propos. Si la déclaration majeure de Macron pouvait déjà remettre dans les programmes et dans les manuels scolaires la torture comme un système d’État de l’époque.

Stéphane Beaud, vous retracez la trajectoire de huit enfants issus d’une famille immigrée algérienne. Qu’est-ce que ça dit du rôle que s’assignent les enseignants ?

Stéphane Beaud La figure de l’institutrice est majeure. C’est une famille de huit enfants dont le père a commencé à travailler en 1971. Sa famille le rejoint en 1977. Les trois premiers enfants sont nés en Algérie, les cinq autres en France. Sur ces huit enfants, les cinq filles obtiennent des niveaux de diplôme équivalents à bac + 3, voire bac + 4. Elles connaissent une belle réussite scolaire tandis que les garçons n’obtiennent pas le bac général. À partir de là, je commence à m’interroger. Qu’est-ce qui fait que les unes réussissent et pas les autres ? Ce livre essaie non pas tant de rendre hommage à l’école primaire que de démontrer l’importance de l’institution scolaire. Le passeport, pour tous ces enfants dont les parents n’avaient pas toujours les moyens ou les ressources pour suivre leur apprentissage, c’est bel et bien l’école. Il est bon de dire et de rappeler ce rôle de soutien, de pivot, que remplissent les institutrices. Quand elles voient arriver les nombreuses familles algériennes, leur attention envers les filles est très soutenue car ces filles sont mariées assez tôt. D’une certaine manière, les institutrices veillaient au grain pour assurer à ces filles le meilleur avenir scolaire possible car les enseignants savaient que c’est par l’école qu’on pouvait repousser l’échéance du mariage soit forcé, soit arrangé.

Dans Une histoire populaire de la France, vous, Gérard Noiriel, incluez tous les territoires sous souveraineté française. La relative marginalisation de la période coloniale ou que cette question devienne problématique dans l’espace public, n’est-ce pas lié à une marginalisation plus générale de l’histoire populaire et ouvrière ?

Gérard Noiriel J’ai beaucoup travaillé sur l’immigration, le rôle en particulier de l’immigration dans la constitution de la nation française. Trente ans après ce qu’on peut qualifier de creuset français, on assiste à un passage des recherches universitaires vers le grand public, et c’est une satisfaction. Reste que des dangers m’ont poussé à écrire cette histoire populaire. Le danger le plus grand est identitaire et aboutit à fractionner des gens qui ont des intérêts communs. En tant que citoyen, cela me préoccupe beaucoup. J’appartiens à une génération qui s’est engagée en politique dans les années 1970 où on pouvait encore observer une convergence des luttes, entre les luttes sociales, le féminisme, l’antiracisme,  etc. On avait l’impression de tous tirer dans le même sens.

On s’aperçoit aujourd’hui que les divisions semblent l’emporter. Par ce travail, et tout en prolongeant des questions qui me préoccupent depuis presque quarante ans, j’aborde la dimension coloniale comme un aspect majeur de l’histoire populaire de la France. Dès le XVIIe siècle et le premier Empire colonial français, on trouve des formes de catégorisation des personnes qui visent à occulter les solidarités populaires. On peut faire référence à la reconnaissance, par Macron, de l’assassinat d’Audin, mais il faut aussi rappeler le côté solidaire : c’était un militant communiste engagé avec et pour le FLN. Ce lien social a existé à toutes les époques, vis-à-vis de toutes les dominations. C’est pourquoi j’ai choisi de mettre l’accent sur la solidarité.

En tant qu’enseignante, Laurence de Cock, quelle est votre liberté pédagogique par rapport aux programmes ?

Laurence De Cock La question de la liberté pédagogique est très évolutive. Il y a peu d’années, on profitait davantage de cette liberté. Aujourd’hui, l’école est soumise, comme dans n’importe quel domaine professionnel, à des coercitions, des punitions, des caporalisations telles que je ne conseillerai désormais à aucun de mes étudiants de désobéir aux programmes. J’insiste sur ce point car on me dit parfois, des retraités souvent : les programmes, on s’en fiche, on les contourne ! Je leur réponds qu’ils ont eu cette possibilité mais que ce n’est plus vrai aujourd’hui. Il faut ruser à présent. Les programmes, c’est un peu comme les recettes de cuisine : on peut faire un repas complètement raté, banal, et on peut faire un plat chef-d’œuvre, savoureux, grâce aux quelques épices que nous y ajouterons. Il est possible de ruser avec les programmes, mais c’est dangereux de nos jours de désobéir ostensiblement à l’institution. Des formes de lutte existent, et je ne crois pas que ce soit la plus efficace.

Avez-vous déjà rencontré dans vos classes des revendications mémorielles de la part des jeunes générations ?

Laurence De Cock Concernant les revendications identitaires, Gérard Noiriel disait dans un autre débat qu’il fait de l’histoire pour se rendre étranger à lui-même. Cette posture me paraît très intéressante. Moi, je suis une jeune bourgeoise, mes deux parents sont médecins, je suis en province et je suis baignée dans un milieu extrêmement militant, maoïste même. On se bat pour les droits des sans-papiers. J’ai passé mes concours d’enseignement et j’arrive à Nanterre dans le collège le plus relégué de la ville. Je comprends immédiatement que tout mon bagage militant de bourgeoise provinciale ne va pas beaucoup m’aider. Je commence à lire des travaux de sociologues tel Sayad pour essayer de comprendre qui j’ai en face de moi, sans les « exotiser » pour autant. Pendant une période assez longue, je fais pas mal de bourdes et l’une d’entre elles me conduit vers mon sujet de thèse. Pour moi, ces enfants se reconnaissaient naturellement comme des héritiers de l’histoire coloniale, comme des descendants d’esclaves comme on l’entend dire dans les textes de rap. C’était clair tout autant que les enfants de parents algériens connaissaient les tenants et aboutissants de ce qui opposa la France à l’Algérie, qu’ils étaient logiquement revanchards… Je lance donc plein de projets dans le sens de cette restitution et d’un approfondissement de l’histoire coloniale. Eux me regardent, l’air de dire : « Mais qu’est-ce que vous racontez ? De quoi vous parlez ? » Je projetais ainsi sur eux des revendications identitaires qu’en réalité ils n’ont pas. Je faisais une espèce d’effraction mémorielle. Je supposais qu’ils étaient tous revendicatifs, qu’ils maîtrisaient parfaitement leur histoire, que ça circulait bien dans les familles… Les mémoires de ces histoires-là sont au contraire bloquées. J’inverse donc ma réflexion et en viens à me demander : qu’est-ce qui s’est passé pour que je me mette à penser et à agir ainsi, avec cette bienveillance maladroite de gauche ? Mon travail de thèse est parti de là. C’est ma manière de répondre que je n’ai pas rencontré de revendications identitaires, mais des réactions, avec les plus jeunes du collège, de colère et de forte hostilité quand je les ai contraints de se penser uniquement avec un critère racial.

Comment les dits et les non-dits de cette histoire contribuent-ils à forger nos représentations du Maghrébin ?

Stéphane Beaud Ce qui me frappe, et Laurence De Cock l’a bien dit, c’est qu’on présuppose trop autour de la réception et de la transmission de l’histoire coloniale. Au cours de mon enquête assez longue, lorsqu’on posait la question aux enfants de savoir comment les parents transmettaient leur histoire, on n’entendait souvent que du silence. Ou ils répondaient que le père, ce qui assez classique dans les milieux populaires, ne parle pas beaucoup. C’est l’enquête qui a produit un effet de mémoire, et le père, face à l’instigation de ses enfants, a commencé à raconter davantage. Dans un premier temps, seules les filles aînées ont réussi à obtenir quelques récits en biaisant, mais toutes confiaient que le père cherchait à les protéger, en France. Ce qui s’est passé en Algérie, les pères ont eu tendance à ne pas le dire. C’est ainsi que j’ai appris, à la toute fin de l’enquête, que l’un des frères issus de cette famille pauvre et rurale a été capturé par l’armée française et torturé. Le père ne l’a jamais dit. À part chez les parents algériens très militants, les Algériens arrivés en France n’avaient pas forcément le souci de transmettre cette mémoire parce qu’elle est dure, difficile. Dans un premier temps, pour permettre une intégration tranquille de leurs enfants, cette histoire a pu être largement occultée. Il y a de nombreux débats entre historiens et sociologues, mais on voit bien, au-delà de ce que l’on a défini comme la « mémoire souffrante », que l’on navigue ici entre transmission et occultation.

Gérard Noiriel, vous abordez la question des identités sociales. On parlait au XIXe siècle de « canaille », de « populace »… Quelles représentations circulent aujourd’hui autour des héritiers de l’immigration postcoloniale ?

Gérard Noiriel Je suis socio-historien. Je ne travaille pas sur les identités mais sur les identifications. C’est un processus et une relation de pouvoir. Je pars du principe, que je dois à des sociologues comme Norbert Elias, que chaque individu est le produit d’une multitude de critères identitaires. L’identification renvoie à des enjeux qui isolent un critère identitaire pour en faire un personnage. Une bonne partie de ce qu’on appelle le racisme, ce sont de telles constructions. La question du refoulement du passé traumatisant, on la retrouve dans une multitude de récits autobiographiques juifs, chez les Arméniens, etc. Des phénomènes transcendent donc le conjoncturel et il faut réinscrire ces cas dans une histoire plus globale. Ce qui m’intéresse, c’est d’analyser sans choisir à la place des gens ce qu’ils veulent commémorer. Je cherche à dégager des processus qui permettent des constructions mémorielles auxquelles les gens vont s’identifier ou non. J’ai commencé mes recherches avec Abdelmalek Sayad. Nous étions sur la même longueur d’onde sur le concept de « travailleur immigré ». Après 1983, on a vu toute une opération, y compris de la gauche socialiste, pour faire disparaître le mot « travailleur ». Il ne restait plus qu’immigré. On était alors engagé dans un processus où la dimension sociale allait être occultée. La mémoire des immigrés, oui. Et la mémoire de la condition ouvrière ? La mémoire du travail et du statut des ouvriers immigrés, qu’est-ce qu’on en fait ? C’est pour ça que j’ai toujours du mal lorsque l’on veut me faire prendre position pour ou contre la mémoire de la colonisation. Dans la réalité, c’est beaucoup plus compliqué. Stéphane Beaud le montre très bien dans son livre. Laurence De Cock l’évoque aussi dans les difficultés de l’enseignant. On se bat constamment contre les instances et les médias dominants qui fabriquent du stéréotype.

Laurence De Cock Historienne, professeure en lycée, chargée de cours à l’université Paris Diderot, auteure de Dans la classe de l’homme blanc (PUL)

Stéphane Beaud Sociologue, professeur à l’université de Poitiers et auteur de la France des Belhoumi (la Découverte)

Gérard Noiriel Historien et auteur d’ Une histoire populaire de la France (Agone)