Flora Tristan, une ouvrière victime de féminicide

Publié dans Libération, de Laurence De Cock, Professeure en lycée à Paris, chargée d’enseignement à l’université Paris-Diderot et Mathilde Larrère, Maîtresse de conférences à Paris-Est-Marne-la-Vallée, 10 octobre /

Celles et ceux qui s’intéressent à l’histoire du mouvement ouvrier connaissent le nom de Flora Tristan pour ses enquêtes sociales, ses tournées dans la France ouvrière et son incessant combat pour le droit des travailleurs. On la cite aussi régulièrement comme égérie du féminisme du XIXe siècle, mais peu saisissent cette figure historique pour ce qu’elle raconte de l’histoire des violences conjugales et des féminicides. Flora Tristan, née en 1803, a grandi dans la misère. Ouvrière coloriste, elle épouse sans amour en 1821 son patron André Chazal, artiste graveur et sculpteur dont l’atelier périclite rapidement. Chazal se montre violent et humiliant ; il faut dire que le code civil transforme toutes les épouses en mineures juridiques soumises à l’obéissance de leur mari voire à leurs coups autorisés «dans une certaine limite». Flora Tristan, qui connaît trois grossesses entre 1822 et 1825, finit par quitter le domicile conjugal. Mais le divorce, autorisé sous la Révolution française, a été interdit en 1816 ; elle n’obtient donc que la séparation de biens en 1828 et celle de corps en 1837 ; ce que ne supporte pas Chazal qui veut récupérer les enfants. Le 10 septembre 1838, il tire deux balles au pistolet sur celle qui reste donc son épouse. L’une d’elles lui perfore le poumon et reste logée près du cœur. Flora ne cesse pas ses activités, elle harangue encore passionnément les ouvriers mais s’essouffle de plus en plus. Elle lutte également pour le droit au divorce. Ces carnets attestent de sa fatigue et de sa faiblesse respiratoire. Elle meurt de la fièvre typhoïde en 1844, à 41 ans.

En un sens, le parcours de cette femme est autant exceptionnel que banal. Exceptionnel par le courage de celle qui se qualifie de «paria» et qui décrit inlassablement les effets délétères du monde industriel. Flora s’adressait aux ouvriers comme aux ouvrières, maintenant l’universalité de la lutte par amour des malheureux. Ce n’est rien de dire qu’elle fut souvent très mal accueillie par certains hommes qui ne souhaitaient pas s’en laisser compter par une femme ; scènes classiques de distinction machiste que raconte aussi quelqu’un comme la militante anarchiste Emma Goldman, mais Flora Tristan se décrit comme la visiteuse du pauvre et ne cesse de proclamer son empathie et son indignation face à la misère qui la remue «jusqu’au fond des entrailles» dit-elle. Parcours banal cependant au regard de ce qu’était la vie d’une femme en ce premier XIXe siècle, femme juridiquement mineure, régulièrement battue, violée et punie dès qu’elle tente d’échapper à cette prison sociale. Où l’on mesure à quel point la question de l’émancipation, pour les femmes, s’est posée autrement plus violemment que pour les hommes.