Manifestations : au-delà de la mauvaise réputation

Publié dans Libération, de Mathilde Larrère, maîtresse de conférence à Paris-Est-Marne-la-Vallée et Tangui Perron, chargé du patrimoine audiovisuel à Périphérie, 10 octobre / Les discours politique et médiatique commentant les mouvements sociaux surévaluent la violence des manifestants, en réalité bien moindre qu’au XXe siècle. C’est, au contraire, la répression qui s’est intensifiée, limitant les champs d’action dans le but de décourager.

Place d’Italie à Paris, mardi, au moment de la dislocation du cortège intersyndical, un observateur aurait pu conclure «plutôt pas si mal». Le soleil était de la partie ; la foule rassemblée, plus dense que ne le craignaient les syndicalistes, était assez joyeuse. Les quelques heurts avec les forces de l’ordre n’étaient pas en mesure de fournir des images de «violences urbaines» propres à alimenter les réseaux sociaux, les unes des journaux ou à ouvrir le 20 heures. Las, annoncée comme un échec, la mobilisation interprofessionnelle est ensuite évacuée le lendemain de la plupart des médias. Il y aurait pourtant plus à dire sur ces manifestations, celles d’hier, celles d’avant, à condition de dépasser les questions de comptabilité et la focalisation spectaculaire sur des violences dont on ignore souvent les mécanismes et l’histoire.

La manifestation a mis longtemps à sortir du ventre de sa mère, l’émeute. L’évolution générale au XXe siècle est à la débrutalisation, et ce des deux côtés de la banderole. Tout concourt en effet à pacifier la rue et à coconstruire un ordre doublement consenti : dialogue préalable entre les organisateurs et la police, professionnalisation des forces chargées d’une répression de moins en moins létale depuis la fin des années 60, et reflux du recours à la violence physique de la part des manifestants.

Effrayer

Cette évolution séculaire connaît actuellement un infléchissement, et ce n’est pas nécessairement celui que l’on croit, du moins celui que l’on montre. Les cortèges de tête des manifestations contre la loi travail (2016) sont en réalité bien moins violents que ne l’étaient les manifestations du XXe siècle, comme on tend à l’oublier. En revanche, l’arsenal répressif se durcit ces dernières années en France. Les forces de l’ordre en tenue antiémeute encadrent, menaçantes, le cortège. De nouvelles techniques s’imposent : la nasse où l’on enferme les manifestants, souvent dans un nuage de lacrymogène, la souricière en fin de trajet qui empêche les dispersions sereines. Des espaces jusque-là comme sacralisés s’ouvrent à la répression, tel les campus universitaires. Rennes-II a ainsi vu lundi sa première intervention des CRS – la presse régionale rapportant les applaudissements d’une partie des personnels mais taisant la stupeur réprobatrice de l’autre.

Ces nouvelles techniques de maintien de l’ordre visent depuis le 1er mai 2016 indistinctement les Black Blocks et les manifestants pacifiques. Le seuil de tolérance à la violence manifestante et sa médiatisation semblent donc inversement proportionnels à sa réalité. La dénonciation de la répression et de la criminalisation du mouvement social se cantonne aux milieux militants.

Tout cela n’est pas sans conséquence sur la forme et la fréquentation des cortèges. Premier effet, sans nul doute recherché, celui d’effrayer nombre de manifestants qui réfléchiront à deux fois pour prendre la rue et n’y viendront plus en famille. Sans compter que le droit de manifester est chaque fois plus rogné : il se perd dans les barrages filtrants des entrées de manif, se contient dans des trajets de plus en plus courts (on se souviendra du tour de l’Arsenal à Paris imposé en juin 2016), quand il n’est pas ouvertement contesté dans les discours politiques. On notera pour finir que la France fait figure d’exception en Europe où, notamment en Allemagne, le maintien de l’ordre repose sur le principe de la «désescalade». Ses lignes directrices y sont donc le dialogue avec les manifestants, avant, pendant et après l’événement, et l’évitement de toute action répressive indiscriminée.

Force créatrice

Le comptage des foules et des bris de vitrine, finalement performatif sur la forme et la fréquentation des manifestations, ne doit pas faire écran au cœur de la protestation ou à ses intéressants à-côtés. Incités à se focaliser, le 1er mai dernier, sur la destruction du McDo d’Austerlitz, les journalistes envoyés sur le terrain n’ont pas pu remarquer qu’une partie du cortège s’était ensuite reconstituée pour vaillamment gagner la place d’Italie, encouragée sur son trajet par les conducteurs des rames de métro ou des trains qui firent sonner leurs machines en solidarité. Un bref instant, une sensation de joie et de force, aussi fugace que l’âcre parfum des lacrymogènes, emporta le cortège. Il fut tu, sans doute impossible à quantifier et difficile à narrer – faute de narrateurs, rappelés dans les rédactions.

Pour autant, l’historienne et l’historien se plaisent à rêver que les journalistes se fassent un peu ethnologues du monde populaire et des mouvements politiques dont les productions culturelles, comme les luttes et les rêves, méritent un traitement renouvelé. Ils verraient alors que, bien que décriée comme obsolète, la manifestation n’a pas perdu tout son potentiel subversif et sa force créatrice. Michelle Perrot, dans sa thèse sur la grève au XIXe siècle, avance qu’il faut non seulement faire le bilan des grèves mais aussi des menaces de grève (et de leurs inévitables effets). Il en est de même pour les manifestations. La menace d’un 1er Mai réussi, alors que plusieurs lycées et facultés avaient été évacués et que les cheminots entendaient poursuivre leur grève, explique peut-être le traitement médiatique de la violence et la violence du pouvoir – celle de Benalla comprise.

Il faudrait scruter les formes manifestantes, être attentif aux acteurs, aux slogans comme à leurs supports, et inscrire les manifestations dans le temps long de l’histoire sociale. On redécouvrirait alors l’inventivité de collectifs de graphistes producteurs de nouvelles images (gros succès, tout récent, du slogan-autocollant «Rêve-toi et Marx»), la réapparition (encore timide) des chorales et des orchestres et, surtout, le syncrétisme de certaines luttes.

Depuis plusieurs années, les cortèges des travailleurs sans papiers, des employées de l’hôtellerie de luxe et de la sous-traitance sont enfin pleinement intégrés aux défilés syndicaux. La joie de leur victoire et de leur geste manifestante sont contagieuses. Le dynamisme revendicatif des personnels qui travaillent et luttent dans les hôpitaux et les Ehpad déclenche également les applaudissements. Sous cet angle aussi, elle n’était vraiment «pas si mal», cette manif de mardi.