L’enseignement des sciences économiques et sociales soumis au « marché »

Publié dans le journal L’Humanité, par Christian de Montlibert, sociologue, 19 novembre 2018 / Il ne faudrait pas prendre le ministre de l’éducation pour un naïf. La réduction du périmètre des sciences sociales enseignées au lycée et le rabattement de l’économie sur « le marché » et « le calcul » n’ont pas été décidés sans de nombreuses consultations préalables. Cette définition de l’enseignement des sciences économiques et sociales est en cohérence avec l’ensemble des décisions macroniennes d’en finir avec les institutions issues du CNR. Déjà mises à mal par les politiques des gouvernements qui se sont succédés depuis la présidence de Giscard d’Estaing, elles n’en demeurent pas moins le socle sur lequel s’accroche la possibilité d’une justice sociale (même si elle demeure très relative). Macron a bien compris, pour que la conception du monde néo libérale s’impose, qu’il fallait non seulement abattre les institutions de l’Etat social, trop résistantes pour s’être effondrées sous les coups, pourtant répétés, portés par ses prédécesseurs, mais qu’il devait surtout façonner les nouvelles générations en transformant leurs manières de faire et de penser. La nouvelle organisation de l’enseignement secondaire et les nouveaux programmes doivent y contribuer comme y contribuent déjà les réformes successives de managérialisation et de professionnalisation de l’enseignement supérieur. Il faut, au lycée, préparer les élèves à devenir les étudiants rationnels capables d’élaborer « leur projet » dans un monde concurrentiel, devenant les entrepreneurs de leur formation, choisissant, en bon stratèges, les investissements en compétences ayant le meilleur rendement sur le marché du travail. La loi ORE et « parcours sup » se chargeront de formater ces calculateurs (comme le service militaire servait autrefois à formater des individus disciplinés) et les « nouveaux programmes » devront contribuer à faire en sorte que la légitimation « savante » d’un monde néolibéral soit intériorisée.

Cette conception des sciences économiques et sociales est, premièrement, ignorante ou méprisante des travaux des sciences sociales et, deuxièmement, chargée d’une possibilité de régression.

Ignorance ou mépris d’abord des travaux de l’économie, de l’ethnologie, de l’histoire, de la psychanalyse, de la sociologie qui démentent continuellement les présupposés sur lesquels repose la conception du monde néolibérale qui voudrait que tout  puisse être proposé sur un marché dans lequel joue la loi de l’offre et de la demande que rien – aucune intervention sociale, aucune intervention politique – ne  vienne brider. Tout laisse penser que les assertions sur lesquelles repose cette conception néolibérale constituent, plus qu’un raisonnement, un système de croyances et de valeurs résistant à toutes épreuves de réalité grâce à une réinterprétation permanente, tant elles expriment « l’inconscient social » de la classe dominante.

Régression ensuite dans l’organisation des pratiques comme dans l’organisation symbolique. D’abord, concevoir le monde social à partir de « modèles » relevant d’une « économie pure » est une fiction qui ne tient pas compte de la complexité des évaluations des alternatives et, de ce fait, n’a pas de valeur prédictive des pratiques et encore moins d’efficacité dans les situations de crise extrême. Ensuite cette conception marchandisée de toute relation humaine  – qui refuse de prendre en compte les multiples interdépendances qui lient les individus les uns aux autres, qui nie la possibilité qu’a une société, grâce aux sciences économiques et sociales, de se retourner sur elle-même pour juger de son état – induit la possibilité d’une inversion du « processus de civilisation » s’achevant dans la prolifération des phantasmes irrationnels et de la violence incontrôlée.

Dans ces conditions, il est urgent de montrer l’inanité d’un raisonnement qui veut que tout ait un prix et que tout soit à vendre. Il est aussi urgent de généraliser l’enseignement des sciences sociales à tous les élèves pour comprendre qu’ il n’y a ni culture supérieure ni culture inférieure et que le marché n’a jamais été et ne sera jamais l’horizon indépassable des sociétés humaines.