Profs à tout faire au lycée Blanquer

Par Philippe Boursier, professeur de SES, syndicaliste, paru dans L’Humanité, 14 décembre 2018 / La réforme Blanquer du lycée général se heurte à la révolte lycéenne. La révolte du monde enseignant est imminente.  Car la réforme du lycée général précarise les salariés qui le font vivre, et notamment les femmes. La plupart des emplois enseignants et administratifs stables du lycée sont des emplois de femmes. Les postes mis au concours au Capes externe en 2019 s’effondrent dans les disciplines les plus féminisées. Près d’un poste sur quatre en moins en espagnol ; un sur cinq en Lettres et en SVT.

Pour les enseignants en poste, la charge de travail sera démultipliée. Plus de classes et des classes de plus en plus en plus surchargées. De fait, la disparition des séries simplifie le « remplissage » des cours communs à tous les élèves et des cours de spécialité organisés à l’échelle d’un bassin. Et ce trop-plein risque d’être aggravé pour les disciplines les plus féminisées. On négociera dans chaque établissement le choix de quelques matières bénéficiant d’une plage horaire en effectif réduit. Les transactions seront conduites par les proviseurs dont plus des deux tiers aujourd’hui sont des hommes. Dans cet espace de négociation non régulé, les connivences et les rapports de forces de genre joueront pleinement. Au détriment des équipes disciplinaires les plus féminisées.

Ce surcroît de pénibilité au lycée général est également induit par la multiplication des tâches prescrites par la réforme Blanquer. Construire de nouveaux cours conformes aux nouveaux programmes de la rentrée 2019 en seconde et première. Organiser les examens qui vont maintenant scander le quotidien des lycéens avec l’entrée en vigueur d’un système de « partiels » dès la première. Prévoir les concertations préalables sur le choix des épreuves communes. Harmoniser les corrections. Préparer des sessions de rattrapage pour les élèves absents. Ces tâches complexes sont une obligation de plus pour les personnels très fortement féminisés de l’administration des lycées. Elles alourdiront singulièrement la charge de travail des enseignantes. Dans nos métiers aussi, la gestion pratique et la coordination des activités professionnelles repose d’abord sur le travail invisibilisé des femmes dont on naturalise et exploite les « aptitudes » à l’organisation.

L’élargissement des missions des professeurs principaux actionne les mêmes mécanismes. Tâches d’orientation, d’accompagnement social ou de suivi de santé … autant de missions auparavant prises en charge par des corps spécialisés très féminisés et désormais transférées le plus souvent vers les enseignantes. Il s’agit encore une fois de mobiliser celles qui sont perçues comme les plus disposées à « prendre soin des autres ». En se dépensant sans compter. C’est-à-dire sans mesurer ni leur temps de présence dans l’établissement, ni la charge mentale accrue par l’enchevêtrement des tâches anciennes et des tâches nouvellement prescrites. Au risque de généraliser la souffrance engendrée par l’excès de travail et par des missions devenues impossibles au fil des politiques prétendument « inclusives » imposées sans moyens. Avec une charge émotionnelle extrême pour celles et ceux que l’institution assigne à « la bienveillance » dans une « école de la confiance » où il faut œuvrer « pour la réussite de chacun et de tous ».

Comment dès lors obtenir le consentement pour remplir des missions qui, dans les textes, relèvent du volontariat ? Par l’insécurité. Quand les postes sont fragilisés, il devient plus aisé d’obtenir le consentement des salariés. Quand les nouvelles formes d’évaluation complètent les dispositifs dissuasifs, le dévouement est plus facilement extorqué. Avec le nouveau système de promotion qui s’installe, la pression sur les enseignants se fait singulièrement plus forte. Les activités chronophages assumées en dehors du temps d’enseignement proprement dit deviennent décisives pour le déroulement de la carrière. Les promotions sont soustraites à la régulation du paritarisme. L’évaluation d’un monde professionnel très féminisé est désormais à la discrétion de proviseurs et d’inspecteurs, le plus souvent des hommes, prédisposés à naturaliser le surtravail des femmes que l’institution à la fois exige et invisibilise.

Au lycée Blanquer des précarités cumulées et du dévouement extorqué, nous avons tout à perdre. Notre santé et notre dignité. Nous avons aussi toutes les raisons de nous révolter.