Gilets jaunes, démocratie «par en bas», démocratie solidaire

Par Willy Pelletier, publié dans L’Humanité dimanche / S’effarouchent les belles-âmes que paient les puissants. Nous accablent les gants blancs que raille Balzac, qui n’ont jamais mis les mains dans un moteur. Nous, gilets jaunes, « mettons la démocratie en péril », nous, gilets jaunes, sommes « barbarie » osent-ils, avec aux pieds des chaussures qui valent deux smics. Ils voient juste. Oui, par bonheur, oui enfin, nous détraquons « la démocratie », la leur, qui n’est démocratique en rien, nulle part.

Nous sommes les interdits de votre pseudo-démocratie, nous sommes les bas-côtés qui ne votent plus, les proscrits, écrasés de CDD, cloués au chômage, broyés d’impayés, le 12 du mois à découvert, menottés à la misère, étranglés par les banques. La démocratie, nous sans-voix, nous les vies de merde, on la ressuscite. La démocratie, la vraie, celle que vous empêchez, sur les rond-Point, les barrages, nous l’actionnons, nous la sauvons.

Sur la N2, dans le soissonnais, gilet jaune depuis le départ, Gilles ne vote plus depuis le TCE. Il dit, « j’avais gagné, j’avais dit non, tous on l’a dit, l’Europe libérale, ils nous l’ont mise, mise profond, ils ont chié sur nos votes ». Corinne a voté Jospin, Hollande, elle dit, « jamais plus, on me trahira comme ça, les salariés, on en a pris plein la gueule, le code du travail, t’en as même plus, mais du fric pour les patrons, des milliards, des milliards, moi c’est les CDD, ma fille bosse en champignonnières pour payer sa fac, le soir, les samedi, les vacances ». Ils ne votent plus, ils agissent. Ils ne votent plus, pour la fermer après durant cinq ans, et subir. Ils interviennent. En citoyens vrais, citoyens en continu, pas intérimaires. Ils veulent des référendums d’initiatives citoyennes, pour ça, la souveraineté du peuple, pour que la politique ne soit plus confisquée par les CSP plus, les DRH devenus députés, les patrons du privé qui colonisent l’Elysée puis retournent au privé.

Les lassitudes d’être méprisés, méprisés partout, sont parties dans la fumée des grillades, des anniv fêtés ensemble, les coups de mains qu’on s’échange, les sourires quand se croisent nos bagnoles gilets jaunes sur le tableau de bord.

Car sur la N2, on l’a compris : la démocratie, c’est nous, la démocratie c’est le peuple réel qui intervient, pas les marquis qui parlent en notre nom et ne connaissent aucun ouvrier, aucun employé, aucun technicien, pas un étudiant pauvre, aucun locataire qui peine. « Macron quand il a causé, c’était Marie-Antoinette, ses fringues, c’est mon budget de l’année » a dit Sylvie.

Sur la N2, la démocratie, on l’a actionnée. Pas une seule action sans discussion collective, accord collectif, engagement commun. Pas de chefferie, que du débat, des débats sans cesse. Pas d’avis tout faits mais des opinions qui changent avec les arguments qu’on s’échange. Alors, c’est sûr, ça choque pas mal les députés godillots, les députés pom pom girls, qui doivent leurs postes à leurs patrons politiques. Sur les rond-point, il n’y avait pas de patrons, justes des égaux. Pas de délégations inconditionnées ; la démocratie, c’est cela même.

Ces rond-point ont politisé comme nulle part. Muriel a ramené les chiffres des profits du CAC 40. Nadir a fait un tableau sur quelles entreprises polluent vraiment. Claudie a calculé ce que coûte le trafic des jets. On sait tous comment les banques nous volent, comment nous volent les ultra-riches qui défiscalisent. Nous, on défiscalise pas, les citoyens du peuple vrai ne défiscalisent pas.

Sur les rond-point, femmes et hommes, tous égaux, « gaulois », beurs, black, tous égaux, hétéros, homos, tous égaux, « gamins », « gamines », lycéens, vieilles personnes qui galèrent, tous égaux. Sur la N2, nous étions démocratie des égaux. Sur la N2, nous étions démocratie solidaire, quand les restructurations libérales nous rendent solitaires, concurrents au boulot, isolés dans nos souffrances, fantasmant les collègues comme menaces. Les rond-point, ce fût la fête des voisins, la sono passait du zouk, de l’électro, de la musette, du raï. Les rond-point furent bals populaires, une population populaire réconciliée dans l’action de classe, démocratie spontanée, cosmopolite comme sont cosmopolites les damnés de la terre. Monique m’a dit, « on est tous les métèques du futur ». On s’est monté une caisse de rond-point, pour aider les mamans seules au RSA.

Sur les rond-point, ce fût la démocratie féministe. Avec pas d’harcèlements, aucun, jamais, juste du respect la nuit, le jour. Une politesse entre femmes et hommes, qu’on retrouve où ? Pas chez les professionnels de la politique, pas dans les entreprises.

Jordan et Samia, 23 ans et 26 ans, en CDD depuis toujours, Claude à la chaîne depuis 20 ans, m’ont dit, « on l’a écrasé devant les patrons depuis qu’on bosse, ça durera pas, plus maintenant », « on avait peur d’eux, là on sait qu’on est des milliers comme nous, pas possible qu’on se se laisse cogner comme c’était ». Avec des copains, des copines, syndicalistes, dans le soissonnais, on va ouvrir une boutique de droit, pour que la démocratie ne s’arrête plus aux portes des usines, des supermarchés, des commissariats.

Les rond-point ont sauvé la démocratie. Ils l’ont sauvé de Le Pen. Johann haissait « les bougnouls » comme il disait. Ses meilleurs potes sont maintenant Hassan et Louna. Luc, terrassier, détestait les « cassoss, qui pompent les aides ». Il lâche plus Rayan, Rémi, au RSA, « ils sont comme moi » qu’il dit, « ils veulent bosser, comme moi gosse et que je trouvais rien parce que j’étais qu’un plouc qui venait des champs de betteraves ».

Sur les rond-point, s’est reconstruit l’estime de soi, l’estime des plus proches, l’estime populaire de notre classe abandonnée.

Les féministes répètent, « ne me libère pas, je m’en charge ». Le peuple des rond-point, poches vides, cœurs serrés, coude-à-coude, dit pareil. On ne cessera pas, sur les rond-point ou s’il le faut, alors ailleurs. J’oublierai pas Samia, quand Macron parla, et que le rond-point cria « on n’arrête pas », deux larmes lentes coulaient sur ses joues. Les uns, les autres, on s’est pris dans les bras.