L’ENA, la diversion et le danger

Par Axel Trani ancien élève de l’école nationale d’administration, membre de la Fondation Copernic /

Ainsi, une fois encore l’ENA est sur la sellette. Impopulaire, confronté à un mouvement inédit avec les gilets jaunes, le président de la République cherche à rebondir après un « grand débat » dont il ne sait trop que faire. Pour effacer son image de « président des riches », il a ou croit avoir une carte : supprimer l’école nationale d’administration. Nombreux sont les personnalités et les partis politiques qui ont, à tel ou tel moment, demandé cette suppression. Il y a plus de 20 ans, Alain Madelin s’essayait aux comparaisons : « l’Irlande à l’IRA, l’Espagne a l’ETA et la France a l’ENA ». La gauche a aussi avancé cette proposition.  Pourquoi pas mais quels sont les vrais enjeux ?

Et d’abord pourquoi l’ENA a-t-elle été créée en 1945 ? Il faut distinguer temps long et temps court. Dans le temps long, c’est une longue bataille des forces républicaines puis de la gauche que de créer une institution unique de formation des hauts cadres administratifs, qui se substituerait aux concours propres à chaque juridiction et à chaque ministère, terrain propice aux connivences et à l’endorecrutement. En 1848 et lors du front populaire, le projet avait commencé à prendre forme mais les conservateurs avaient eu le dessus. L’occupation, la résistance et la libération changent la donne. Le constat est douloureux mais indiscutable : dans sa grande majorité la haute fonction publique a trahi. Il faut former de hauts cadres de la fonction publique, dévoués au service public, décidés à relever la France et attachés à son indépendance. C’est l’exacte signification de la création de l’ENA. Le chef du gouvernement est le général de Gaulle, le ministre d’Etat chargé de la fonction publique est le secrétaire général du parti communiste français Maurice Thorez.

Dans un contexte politique qui a vite basculé dans la guerre froide et les guerres coloniales, puis pendant toutes les « 30 glorieuses », l’ENA a trouvé sa place. Ses anciens élèves ont occupé des postes importants dans l’administration mais aussi dans ce qui était à l’époque un vaste secteur public et nationalisé. Le capitalisme à dominante industrielle, à forte composante étatique et avec une base nationale, obligé d’accorder des concessions aux syndicats, était un bon écosystème pour les énarques. Les élèves de l’ENA n’étaient certainement pas représentatifs de la population française. Est – ce une surprise dans un pays qui comptait un quart de bacheliers en 1970 ? Le concours réservé aux fonctionnaires corrigeait en petite partie les inégalités sociales et scolaires.

Dès ces années l’ENA était mise en cause pour sa proximité avec les pouvoirs économiques et politiques (c’est le thème de l’ENA ou les mandarins de la société bourgeoise de Jean Pierre Chevènement et de deux futurs dirigeants du CERES en 1967). La dictature du classement de sortie et cette règle curieuse qui veut que l’on accède à des corps de contrôle sans avoir travaillé sur le terrain avaient été refusées par des promotions post 68.

La faible valeur ajoutée intellectuelle de la scolarité, la difficulté à faire de l’ENA une école oxygénée par la recherche, les faibles contacts avec le monde de la culture, ont été éprouvées par de nombreux élèves. Par ailleurs, les contacts avec le terrain où se construit la relation avec l’usager, que de vrais stages ouvriers dans le service public favoriseraient, sont quasi inexistants.

Aujourd’hui, la part des élèves issus de familles ouvrières et d’employé e s est historiquement basse : 6 % pour 50 % de la population française. Les mécanismes ségrégatifs de l’enseignement supérieur, l’effet d’intimidation que produit l’ENA (pour beaucoup « ce n’est pas pour moi ») et la connivence sociale qu’exigent certaines épreuves jouent à plein.

Mais la perte de légitimité de l’ENA vient surtout d’une part, d’un double mouvement sur lequel elle n’avait guère prise, d’autre part des conséquences que ce double mouvement a eues sur les parcours professionnels de certains énarques.

Il faut d’abord évoquer toutes ces années, presque un demi- siècle maintenant, de chômage de masse, ces années qui ont vu les familles abandonner pour beaucoup d’entre elles l’espoir que les enfants vivraient mieux que les parents. Un déséquilibre s’est instauré entre le capital et le travail au profit du premier. L’action publique ne l’a pas corrigé ; elle l’a même souvent aggravé au nom de la concurrence et de l’attractivité. Ce n’est pas le fait des énarques mais d’un capitalisme qui a su mettre en concurrence le monde du travail à l’échelle mondiale avec une domination de plus en plus marquée de la sphère financière.

Par ailleurs, dans la répartition des pouvoirs, l’Europe, de plus en plus libérale, les privatisations ont réduit la sphère d’influence de l’ENA, sauf celle d’une toute petite couche. L’Europe a, de plus nourri le procès en incompétence de l’administration française : que pouvez – vous faire dès lors que « tout se décide à Bruxelles » ?

Ce sont aussi, injustement,  deux assimilations que les énarques ne méritent pas qui contribuent au discrédit de l’école. Bien sûr celle qui les assimile au personnel politique dirigeant avec l’idée qu’ils ne passent des concours que pour accéder à cet univers. Moins d’un énarque sur dix a jamais exercé un mandat politique national (président, premier ministre, ministre, parlementaire). Ils ne méritent pas non plus d’être accusés de n’aspirer qu’à des fonctions dans la banque, l’industrie ou les professions libérales, beaucoup mieux rémunérées que celles qu’ils exercent. Là encore, ceux qui, armés d’une déontologie fragile, vadrouillent aux confins du public et du privé, ceux qui capitalisent leur connaissance du premier pour la vendre dans le second, avec option de retour pour recommencer la même manœuvre un peu plus tard, ceux- là sont très peu nombreux.

Mais, c’est vrai, on peut reprocher aux énarques de ne pas avoir plus énergiquement protesté contre ce shopping des positions de pouvoir et d’argent que certains d’eux pratiquent. Et, là encore, le conformisme de l’enseignement à l’ENA, son alignement sur la vulgate néolibérale, qui va jusqu’à la ressemblance avec les business schools, cette incapacité à revendiquer et affirmer la légitimité de l’action publique, de l’intérêt général, l’outillage intellectuel bien plus sophistiqué que celui du privé qu’ils demandent, oui, tout cela a alimenté les critiques.

En ce moment, faisons attention : le projet de réforme de la fonction publique prévoit de généraliser le recours au contrat, y compris, et peut – être surtout, dans les postes de direction. La suppression de l’ENA prend alors tout son sens : en finir avec une école qui n’est pas tout à fait une business school, se débarrasser de références historiques encombrantes puisque directement issues de la résistance et, à la place, prendre des « managers » pour faire des piges avant de partir dans le privé (cela se fait mais là ce serait beaucoup plus fluide et fréquent), des managers qui seraient des mercenaires, sans ce lien avec les fonctionnaires qui fait qu’aujourd’hui le fonctionnaire le plus modeste, le plus mal payé, partage le même statut général que le plus haut des « serviteurs de l’état ».

Qu’un mouvement social, dont le noyau des revendications est la justice sociale et fiscale et le service public, conduise à assujettir encore plus aux normes du privé marchand la fonction publique, ce serait une triste ruse de la raison. Mais le pire n’est pas toujours sûr.