L’équilibre avec la nature n’a jamais existé, on ne voit donc pas comment il pourrait être rétabli

Les économistes Jean-Marie Harribey et Pierre Khalfa critiquent, dans une tribune au « Monde », les arguments du texte de Pierre Jouventin et Serge Latouche « L’homme peut-il se reconvertir de prédateur en jardinier » ?

Nous partageons avec eux le constat de l’urgence de la situation illustrée entre autres par le fait que le « jour du dépassement », c’est-à-dire le jour où toutes les ressources renouvelables de la planète pour 2019 ont été épuisées, arrive chaque année de plus en plus tôt. Et il est inutile ici d’énumérer toutes les manifestations de la crise écologique. Nous partageons aussi avec eux le refus d’une « triple illimitation », que soit celle de la production, de la consommation ou de la production des déchets.

Ces constats communs n’empêchent pas cependant que des débats existent quant à l’analyse des processus qui ont conduit à cette situation et à la perspective politique qui s’en dégage.

Pierre Jouventin et Serge Latouche commencent par en rendre responsable la philosophie des Lumières au XVIIIe siècle et en font même remonter la cause à Descartes. Analyse, disons-le, à la fois caricaturale et un tantinet anachronique. Ainsi, dans sa lutte contre la philosophie scolastique, Descartes n’a pas dit que« l’homme s’institue “maître et possesseur de la nature” », mais qu’il fallait « nous rendre comme maîtres et possesseurs de la nature ». Et ajoutait-il immédiatement : « Ce qui n’est pas seulement à désirer pour l’invention d’une infinité d’artifices, qui ferait qu’on jouirait sans aucune peine des fruits de la Terre et de toutes les commodités qui s’y trouvent, mais principalement aussi pour la conservation de la santé, laquelle est sans doute le premier bien et le fondement de tous les autres biens de cette vie. » Tout autre chose donc que d’en faire le père d’un rapport prédateur à la nature.

 

Contresens sur Adam Smith

Passons sur le fait de réduire la philosophie des Lumières à une conception mécanique du monde, conception qui à l’époque a été un instrument efficace contre une vision métaphysique du monde portée par l’Eglise. Et comment demander à des philosophes dont l’objectif était de secouer la chape de plomb de l’absolutisme et de l’Eglise de prendre en compte les conséquences du développement du capitalisme industriel encore à naître et qui ne se manifesteront que plus d’un siècle plus tard ?

Passons enfin sur le contresens fait sur Adam Smith, propos qui reprend la fiction des économistes libéraux assimilant la fameuse « main invisible » à La Fable des abeilles de Mandeville, alors même qu’Adam Smith, qui intègre l’économie dans une Théorie des sentiments moraux (titre de son premier ouvrage), en a violemment critiqué la thèse : « Le docteur Mandeville a jeté sur sa doctrine, énoncée selon une rhétorique vulgaire et rustique, un air de vérité, l’égoïsme, par lequel il s’impose aux esprits faibles. »

Tout cela renvoie à une analyse unilatérale de la modernité. Pierre Jouventin et Serge Latouche ont raison de pointer que la modernité a été profondément marquée par une vision scientiste et positiviste du monde s’inscrivant dans l’imaginaire social produit par le capitalisme productiviste. Mais elle nous a aussi permis de remettre en cause des conceptions du monde qui servaient de couverture idéologique à des rapports d’oppression féroce, notamment envers les femmes.

En ce sens, la modernité a été un processus d’arrachement à ce qui était vécu comme un milieu naturel, processus qui a permis la création de la subjectivité occidentale et a créé la possibilité de l’émancipation. La modernité occidentale est née de cette imbrication et s’est révélée être un processus contradictoire dans tous ses aspects.

 

« Sagesse millénaire »

C’est dans ce cadre qu’il faut discuter du rapport entre les êtres humains et la nature (il est d’ailleurs dommage qu’ils emploient « homme » au lieu d’être humain). Ainsi nous disent-ils : « L’homme ne peut survivre qu’en symbiose avec l’écosystème terrestre (…) Pendant trois cent mille ans, Homo sapiens a lui aussi vécu en équilibre avec son milieu. » Or cet équilibre avec la nature n’a jamais existé et on ne voit donc pas comment il pourrait être rétabli.

Même aux temps les plus reculés de l’histoire de l’humanité, le rapport à la nature a été une construction sociale faite certes de recherche d’une symbiose accueillante, mais aussi de violence, d’utilitarisme et de mysticisme. Refuser un rapport d’instrumentalisation prédatrice à la nature doit-il nous entraîner à rechercher une nouvelle chimère, celle d’un monde apaisé dans lequel les êtres humains trouveraient spontanément leur place dans une nature enfin préservée ?

Au début de leur point de vue, Pierre Jouventin et Serge Latouche pointent à juste titre l’incompatibilité existant entre l’économie capitaliste et la préservation de la nature. Mais tout au long de leur développement, c’est l’économie, en tant que telle, qui est mise en cause dans la situation actuelle. Ainsi nous disent-ils : « La “machine économique” en a profité pour s’affranchir de tous les freins que la sagesse millénaire avait mis à son épanouissement donnant naissance à la société capitaliste de marché mondialisé. »

On pourrait sourire devant la naïveté d’un propos qui oublie que « la sagesse millénaire » n’a pas empêché l’existence de sociétés esclavagistes et plus globalement de sociétés d’oppression et d’exploitation : le fait pour des sociétés de n’être pas porteuses d’un rapport de domination de la nature n’entraîne pas qu’elles ne mettent pas en œuvre des rapports de domination des êtres humains sur d’autres êtres humains.

 

Paternalisme

De plus, ce n’est pas « l’idéologie du progrès » produit des Lumières qui, comme ils l’affirment, aurait permis à « la machine économique » de se désencastrer du reste de la société, mais la naissance et le développement au sein de la société féodale des rapports sociaux capitalistes qui ont élevé l’économie en sphère autonome.

L’assimilation de l’économie capitaliste à l’économie en général aboutit à ce que, pour eux, « la foi dans l’économie » semble être notre difficulté principale. Oubliée la logique mortifère de l’accumulation capitaliste qu’ils avaient pointée au début de leur point de vue. Et de proposer « sans même remettre en cause le capitalisme » une série de mesures dont on se demande bien pourquoi les gouvernements ne les mettent pas aujourd’hui en place. Notons parmi ces mesures proposées celle « d’émanciper les jeunes Africaines pour qu’elles décident par elles-mêmes des naissances et les réduisent afin de ne pas créer des migrants économiques ».

Au-delà du paternalisme manifeste de la proposition, notons-en d’abord l’aspect contradictoire : si les jeunes Africaines doivent décider par elles-mêmes, elles n’ont pas besoin qu’on leur dise si elles doivent ou non réduire les naissances. Mais surtout, la cause des migrations économiques est rejetée sur les femmes africaines. La démographie est ainsi vue, à l’encontre de toutes les études sérieuses, comme étant à la source des migrations.

Pierre Jouventin et Serge Latouche terminent leur point de vue en indiquant que « la réalisation de tout projet alternatif passe donc plus par une révolution mentale que par la prise du pouvoir politique » et de plaider, citation du philosophe Cornelius Castoriadis [1922-1997] à l’appui, pour « décoloniser notre imaginaire »et pour la création d’un nouvel imaginaire social. Mais comment un tel imaginaire social pourrait-il naître sans l’institution d’une société radicalement différente comme l’a montré Castoriadis lui-même ? Et une telle société pourrait-elle voir le jour si le pouvoir politique reste aux mains des mandants du capitalisme financier ? Et comment alors si tel est le cas « se réapproprier le pouvoir des banques et des multinationales » ? Problème de formulation ou vraie divergence ?

Jean-Marie Harribey  et  Pierre Khalfa  (Economistes, membres d’Attac et de la Fondation Copernic)