Surmortalité et répression en quartiers populaires : pourquoi ?

Par Christian de Montlibert / Traiter des quartiers populaires revient à traiter des transformations qu’a connues et subies la classe ouvrière. L’analyse historique s’impose. Très schématiquement sans doute on pourrait y voir les effets de deux conjonctures politiques : l’une dans laquelle une forte présence du parti communiste, après 1945, a permis de consolider et d’étendre les acquis des grèves de 1936 et de réaliser, partiellement,  le programme du Conseil National de la Resistance dont les effets positifs sur la vie quotidienne s’exerceront bien après le retournement libéral[1]. L’autre qui, depuis quarante ans environ, s’efforce de défaire les institutions de cet Etat social qui avaient permis d’améliorer la vie des salarié.e.s  et, ainsi,  n’hésite pas  à offrir au capitalisme « une armée de réserve industrielle » de chômeurs , chômeuses , qui contribue à la baisse des salaires. Comment expliquer la surmortalité et la répression en quartiers populaires durant la séquence Covid ? Se sont en fait conjuguées et renforcées alors, toutes les inégalités que ces quartiers subissent. Et elles sont innombrables.

Des quartiers ouvriers aux quartiers populaires : un effet des rapports de classe

Ces deux périodes structurent la vie des quartiers populaires. Ces  habitats rassemblaient, avant 1970 environ, des populations ouvrières en majorité nationale auxquelles étaient  venues s’agréger des populations  immigrées, fréquemment d’origine portugaise, espagnole et algérienne[2]. Avec la délocalisation des entreprises et la désindustrialisation, avec  des politiques urbaines ayant comme objectifs de devenir des villes administratives de cadres supérieurs et des villes touristiques  renommées, et, surtout, avec la politique de crédit pour la construction individuelle de pavillons qui  a contribué à vider ces quartiers de leur composante d’ouvriers qualifiés et d’employé.e.s , le caractère de « classe ouvrière » de ces zones d’habitat s’est trouvé défait[3]. En somme tant que le capital a eu besoin de forces de travail les quartiers ouvriers ont eu leur raison d’être ; à partir du moment où le capital a changé de tactique pour maintenir un taux de profit en baisse, les quartiers  ont été abandonnés au bon vouloir de l’action sociale. Les appartements laissés vacants par le départ vers l’habitat pavillonnaire en zone rurale périphérique ont vite été occupés par des immigrés  fraichement arrivés.  Concomitamment le chômage, l’emploi  à temps partiel, la précarité se sont développés[4]. Très vite les medias se sont emparés de faits divers, survenus ici et là, pour les monter en épingle. Ils ont  affublé ces quartiers de qualificatifs très diffamatoires jetant le discrédit et la stigmatisation au point d’y voir des zones  péjoratives  de « non droit » quant ce n’est de « repaires » de terroristes.  Mais l’Islam, au grand dam de l’extrême droite, n’a pas unifié dans une  opposition frontale à « une civilisation » imaginaire les habitants de ces quartiers défavorisés.  De fait, il s’agit plutôt de  zones  de déréliction où réapparaissent tous les signes de l’anomie dans laquelle la guerre des classes peut précipiter les plus dominés : restriction des droits, pauvreté, sous-emploi et chômage, contraintes sévères au travail.

Quartiers  populaires,  quartiers de déréliction

 De fait les situations de classe sont déterminantes des quartiers ouvriers en déclin.  Rien ne le montre mieux, on le sait depuis longtemps, que les variations de l’espérance de vie  en fonction des  catégories sociales, aussi n’est –il pas étonnant que la pandémie du  Covid 19 suive et  amplifie la différentiation sociale de la mortalité déjà  existante. Les quartiers populaires sont, en effet,  affectés par une surmortalité par rapport aux autres zones urbanisées : d’après l’Observatoire Régional de la Santé, la létalité est par exemple plus élevée en Seine Saint Denis, département qui comprend nombre de logements populaires, que dans l’ensemble des communes de l’Ile de France. On retrouve la même surmortalité, bien que moindre, dans les  quartiers populaires de Paris, des Hauts de Seine et du  Val de Marne. Le phénomène n’est pas propre à la  région parisienne on le remarque aussi  dans d’autres cités des grande villes de province avec des intensités variables selon le degré d’infection des régions : plus élevé par exemple à Mulhouse, dans le quartier Bourtzwillers que dans le quartier Malakoff de Nantes.

D’abord il faut souligner que dans les quartiers populaires, la présence de médecins étant  nettement inferieure à celle d’autres quartiers, la probabilité de dépistages précoces de maladies diminue mécaniquement, quelque soit  la situation  financière et  sociale des populations.

Ensuite une des raisons  de cette augmentation est liée à l’habitat. Les cités populaires sont plus que d’autres quartiers pénalisées par la présence d’éléments gênants. De multiples indices témoignent à leur détriment. L’intensité des bruits ambiants dus au passage proche d’autoroutes,  de routes rapides , de voies ferrées, de lignes aériennes,  mais aussi l’emplacement des immeubles faisant caisse de résonnance, une moindre présence de parcs et jardins que dans d’autres quartiers, les  nuisances électromagnétiques   avec le survol de ligne de haute tension,  …  usent insidieusement les corps et les esprits en ne permettant guère un repos salvateur, d’autant plus qu’ à l’intérieur des appartements et entre les appartements l’isolation phonique laisse à désirer.

Le surpeuplement des logements complique encore la vie quotidienne.  Malgré les politiques menées par de nombreuses villes qui ont entrainé une diminution du surpeuplement,  il demeure pour environ 15 à 18 % des ménages français. Comme les ménages les plus pauvres, les ménages immigrés, les familles monoparentales  ayant de nombreux enfants  sont amenés – du fait même de la hausse de l’immobilier et des changements de politique qui ont conduit à abandonner la construction d’un  large habitat  social  locatif au profit de la propriété individuelle –  à  se loger  dans des quartiers populaires où subsistent  encore des HLM  la proportion de logements surpeuplés  y augmente mécaniquement pour atteindre  parfois plus de 30%. Le confinement devient difficile a vivre ; parfois parents, grand parent, enfants d’âges différents doivent coexister. Les activités des uns et des autres étant très différentes,  la possibilité de repos devient un luxe inaccessible. Comme les uns et les autres ne peuvent glaner un peu d’espace qu’en sortant de l’appartement,  gestes barrière qu’il faudrait nécessairement répéter et distanciation physique qu’il faudrait respecter peuvent être facilement oubliés.  « Faire  les courses «   devient une  occasion de sortir  appréciée mais,  étant donnée la densité élevée de population,  et des commerces moins nombreux qu’ailleurs, des  probabilités  de rencontres favorables à la transmission des virus augmentent considérablement. Pour les mêmes raisons les adolescents et les jeunes,  habitués à se retrouver au pied  des immeubles,  profitent de la dérogation pour se retrouver et de ce fait, étant donnée l’absence de masques, ont  une plus grande   probabilité de véhiculer un éventuel virus.

A l’opposé du  surpeuplement, l’isolement est aussi très présent dans les quartiers populaires.  Le nombre de personnes seules  dont les revenus sont les plus faibles  y est élevé : 736 000 personnes isolées en 2018  bénéficient d’aides sociales. Parmi cette population, nombreux et nombreuses sont âgé.e.s, dans de mauvaises conditions physiques, usé.e.s par le travail qu’ils et elles ont exécuté. Parmi elle,  on trouve des  immigré.e.s  rêvant de retour au pays ,  qui,  sachant  que leur présence en France a été trop longue pour permettre une adaptation à un pays natal  qui a changé entretemps,  voit leur vie comme  bien  trop absconse pour  développer beaucoup de résistances à la maladie.  Parfois cet isolement, s’il s’accompagne d’une indifférence des autres   conduit à un véritable « vide social »   dommageable pour la santé.

L’emploi,  le travail à temps partiel et les contraintes  qu’ils imposent tiennent leur place dans la liste des raisons probables de  cette  surmortalité. D’abord la grande majorité des habitants des quartiers populaires ne pratiquent pas le télétravail  mais  sont physiquement présents dans des entreprises ; c’est dire qu’ils et elles ne sont pas confiné.e.s  avec, de ce fait,  plus de risques de rencontre du virus, obligé.e.s  qu’ils et elles sont d’emprunter des transports en commun et de collaborer avec d’autres salarié.e.s. Dans les quartiers populaires, lorsqu’on a un emploi, on est plus souvent, chez les hommes,  ouvriers d’entreprises industrielles,  ouvriers du bâtiment ou employés dans les transports ou la logistique et chez les femmes employée dans le commerce , dans les services à la personne , dans les entreprises  de nettoyage ou  ouvrières dans des entreprises de montage.  Les situations de travail sont très diversement vécues : les ouvriers du bâtiment par exemple ont, plus fréquemment que d’autres,  des accidents du travail, les jeunes ouvriers sans qualification ont plus souvent des accidents aux conséquences graves. Tout se passe comme si les horaires décalés qui provoquent souvent des troubles du sommeil et, surtout, le stress suscité par des demandes trop pressantes   contribuaient à détériorer la santé.

Nombre des habitants des quartiers populaires sont immigrés. « L’enquête emploi » de l’INSEE fait apparaitre une surreprésentation des immigrés parmi les actifs ouvriers et dans 46 % des cas  une occupation d’un  emploi non qualifiés. L’ancienneté de l’immigration qui permet une adaptation  de nouvelles normes, l’acquisition de savoirs linguistiques et professionnels, une meilleure connaissance du fonctionnement des institutions s’avère un facteur très déterminant des positions sociales à l’intérieur des quartiers populaires. Ainsi dans un grand hôtel  étudié par Isabelle Puech les employées permanentes en CDI bénéficiant de la convention collective sont  des immigrées d’origine européenne (parfois maghrébine) et savent toutes lire et écrire alors que les emplois les plus précaires sont attribuées  à des immigrées de fraiche date le plus souvent d’origine africaine, louées à l’hôtel par des entreprises sous traitantes, sachant rarement lire et  écrire le français,. Selon la même logique dans le secteur de la construction étudié par Nicolas Jounin  « les portugais » -selon la terminologie locale- sont plus souvent chefs de chantier ou chefs d’équipes alors que « les arabes » occupent des emplois d’ouvriers et « les noirs » des postes de manœuvres[5].  Mais  le repliement sur l’ethnicité n’est jamais strict[6] et, sous-jacent à cette hiérarchie,  joue surtout  la scolarité qui permet d’obtenir  des compétences professionnelles et la maitrise de la langue française.

Nombre des habitants des quartiers populaires connaissent ou ont connu le  sous emploi, la précarité et le chômage.   Le chômage  atteint 27 %  environ des habitants de ces quartiers.  S’il touche avant tout les individus sans qualification ayant une scolarité réduite  (plus de 32%),  il atteint aussi  les jeunes qui ont prolongés leur scolarité au delà du baccalauréat (19% étaient au chômage en 2012).  22% sont recrutés sur des contrats précaires ou en intérim ou en stages  contre 12% pour l’ensemble des salarié.e.s. Souvent d’ailleurs on passe de l’une à l’autre  de ces situations   ce qui ne fait qu’accentuer l’usure des corps. Comme l’a montré une étude déjà ancienne – mais qui n’a pas perdue son actualité –  menée par une équipe de l’I.N.S.E.R.M. de l’hôpital de Bicêtre, les quatre-vingt-six femmes suivies plusieurs années qui passent du chômage au travail précaire pour retourner au chômage présentent, toutes conditions étant égales par ailleurs,  comparées, à d’autres femmes ayant un emploi, une augmentation significative des maladies diabète, cancer, problèmes cardiaques, affections ostéo-articulaires.

Il faut dire que le chômage tue plus surement qu’une pandémie. Annie Mesrine, dans un article publié en 2000, a montré qu’il existe  une surmortalité des chômeurs. Tout se passe comme si  en effet le chômage multipliait la mortalité par 3 et même par 4,9 pour les femmes ayant une  qualification professionnelle chômeuses  de longue durée. A la diminution des revenus et à  privation de raison d’être qu’est le chômage peuvent s’ajouter des processus de stigmatisation qui augmentent la probabilité d’apparition d’un désarroi psychologique intense aussi les chômeurs sont-ils plus nombreux qu’une population du même âge et de même qualification à éprouver des insomnies (19 contre 5), à se sentir sous tension (23 contre 11), à être déprimé (34 contre 9), à perdre confiance en eux (20 contre 4). Tout cela n’est pas sans effet sur la consommation de tranquillisants (le chômage devient paradoxalement un facteur d’enrichissement d’industries pharmaceutiques). Toute crise globale de la santé ne peut qu’agir sur des groupes sociaux déjà placés en situation fragilisée.

On sait aussi que les situations extrêmes de « vulnérabilité » parentale (chômage et pauvreté) sont en relation avec de nombreux indices de désorganisation des comportements des enfants : troubles psychologiques graves, retards scolaires importants, difficultés relationnelles ayant entraîné des interventions judiciaires (violences). Les « risques » physiques (maladie, troubles de croissance) et psychologiques (anxiété importante, troubles du langage…) que courent les enfants augmentent d’ailleurs, non seulement avec le chômage et la pauvreté, mais aussi avec la précarité de l’emploi des parents.

Tout prouve — au-delà même de la nécessité  financière— qu’avec le travail, il s’agit  de sens social: le travail relie l’individu aux autres, structure la journée, offre des contacts sociaux hors du cercle familial, donne le sentiment de participer, même contraint, à un dessein social, procure statut social et identité ; en ce sens le chômage de masse et le sous emploi, fruits des stratégies  du capital, atteignent les salarié.e.s qui en sont victimes au plus profond de leur existence.

Emplois au Smig, temps partiel, chômage, pensions de retraite minimales…Dans les quartiers populaires,  les revenus sont souvent faibles et le taux de pauvreté élevé ;  ainsi, selon l’Insee,  le taux de pauvreté atteint 42 % dans les quartiers populaires  en difficulté contre 16 % en moyenne dans les villes qui abritent ces quartiers.  Ainsi 3 700 000 personnes  habitants dans des quartiers en difficulté  sont dépendantes  des  versements  des Caisses d’Allocations Familiales ; à ces versements s’ajoutent des aides au logement pour 1 153 000 personnes,  pour 430 000 le RSA. 46000 étudiants et 95000 non étudiants  bénéficient  aussi d’aides. Les revenus sont souvent si faibles pour des familles monoparentales avec de nombreux enfants qu’elles ne peuvent survivre que grâce aux allocations versées !  la réussite scolaire des enfants  est fortement conditionnée par ces situations et se traduit par  des retards scolaires à l’entrée en 6e et pour ceux qui ont pu continuer en section générale et n’ont pas abouti en SEGPA ou en Pré Professionnel une orientation bien plus  fréquente vers les lycées techniques et professionnels[7]. Ainsi l’orientation vers la section d’enseignement général et professionnel adapté (SEGPA) concerne-t-elle  29% des enfants d’inactifs (chômeurs, handicapés mère au foyer…) et 43% d’enfants d’ouvriers alors qu’y sont orientés que 1,9 %d’enfants de cadres et 0,2% d’enfants d’enseignants[8].  Dans ces conditions on comprend l’augmentation de l’obésité (de 26 à 28 % chez les personnes ayant de revenus inférieurs à 1200 euros par mois[9]), du diabète (le diabète varie inversement au  niveau d’études et les quartiers défavorisés ont un taux de diabétiques plus élevé qu’ailleurs[10]) et des déficiences cardiovasculaires. (Les non-actifs manœuvres, ouvriers non qualifiés, salariés agricole ont une mortalité cardiaque  plus élevée que pour toutes les autres catégories[11]). Quand le chômage vient s’ajouter à la  pauvreté – ce qui est fréquemment le cas pour les salarié.e.s les moins qualifié.e.s, les retards dans le remboursement des crédits, les  difficultés de paiement des soins et l’accélération du désarroi psychologique ne font qu’amplifier ces réactions.

 Les conquêtes de la classe ouvrière perdurent

Malgré tout ces quartiers ne sont pas des lieux complètement déstructurés. Les conquêtes des luttes ouvrières, tant bien que mal, continuent à structurer la vie quotidienne. L’école, même si elle est soumise aux lois de la reproduction sociale, permet, néanmoins, à quelques uns et quelques unes  d’échapper à ce qui pourrait paraitre un destin ;  les politiques d’action culturelle et sociale, mises en place après des mobilisations et des luttes importantes, souvent mises en œuvre par d’anciens  habitants de ces quartiers populaires devenus animateurs ou assistants sociaux offrent des ouvertures sur d’autres univers que ceux de la quotidienneté ;  l’entrepreneuriat permet à une petite bourgeoisie de se constituer et de quitter les quartiers ; l’emploi dans le secteur public, dont dans la police et l’armée, offrent des voies d’insertion à des familles immigrées ; la cohabitation ou le mariage modifient parfois les histoires de vie.  Très progressivement, parce que l’Etat a été obligé par les luttes sociales menées par les militants politiques et syndicaux d’institutionnaliser une éducation plus étendue, une assistance publique plus large, une protection plus générale de la santé et qu’il est difficile, même aux plus acharnés des néolibéraux, tant les résistances sont fortes, de défaire ce qui a été institutionnalisé, ces quartiers connaissent une relative dispersion des générations des enfants devenus adultes sur l’ensemble du territoire national et, même si elle demeure limitée, une relative  mobilité ascendante[12].  Les conquêtes de la classe ouvrière, même mises à mal aujourd’hui par un capitalisme toujours plus puissant, perdurent pourtant, plutôt mal que bien, et justifient qu’elles soient  renouvelées et étendues !

Répression

Une série d’incidents, mettant en cause racisme et violence policière, survenus durant le confinement laisse penser que,  pour mater les protestation sporadiques,  apparaissant  encore en banlieue pour défendre les droits restants  ou pour s’insurger contre des inégalités de plus en plus criantes au fur et à mesure que le gouvernement conduit son entreprise de managérialisation  marchande des rapports sociaux, une   politique  répressive a été élaborée  qui ne craint pas de faire appel à  une panoplie de moyens techniques armés :  flash ball, grenades assourdissantes, grenades de désencerclement, gaz lacrymogène… Tout montre que, pour un Etat converti au néolibéralisme, l’échec des politiques de « retour à l’emploi » et les limites considérables des politiques de colmatage de l’action sociale autorisent le développement parallèle de politiques répressives envers ceux qui manifestent contre le déni de liberté, d’égalité et de fraternité.

il est vrai que les protestations collectives des habitants des banlieues sont  souvent présentées comme des émeutes, préludes d’une guerre civile, par les médias et par des groupes d’agents occupant des positions institutionnelles et souhaitant imposer leur vision militarisée des relations sociales.  C’est  ignorer les contextes particuliers (rapports de force avec la police, interventions d’autorités politiques) dans lesquelles  elles ont nées : elles apparaissent, en effet,  presque  toujours après une atteinte réelle portée à un habitant (meurtre par un vigile, décès dans un accident lors d’une poursuite policière, mort lors d’un contrôle de police, décès après incarcération, etc.) qui suscite une forte émotion et, immédiatement, une mise en cause de responsables visibles (« c’est la faute de la police »). Dénués de faire semblant, le plus souvent directs, les jeunes qui manifestent abordent rudement les rapports avec les autorités municipales et policières. L’indignation devant l’injustice est l’élément central de cette protestation. Comme leurs rassemblements n’ont pas été soumis à la réglementation qui prévaut en matière de manifestations, il ne peut qu’y avoir affrontement avec les forces de l’ordre. Dés lors des motifs existent pour légitimer la répression mais encore faut-il qu’elle soit admise par une large partie de la population : les médias y pourvoient.

Cette orientation répressive repose largement, en effet,  sur l’élaboration d’une représentation collective très structurée. « La violence des banlieues » est devenue, en quelques années, un  thème très apprécié des médias. La presse s’est engagée dans une sorte de mise en scène de l’insécurité qu’elle a beau jeu par la suite de dénoncer. La télévision n’est pas en reste, aussi la concurrence entre les chaînes pour acheter les droits de retransmission d’incendies de voitures ou d’affrontements avec des policiers est-elle très vive. Pourtant les réalités délictuelles sont très différentes de celles qu’exposent les médias, et, lorsqu’elles existent, ont des significations bien souvent opposées à celles que leur attribuent les défenseurs de l’ordre. Ce sont  toujours  des situations disparates qui obéissent à des logiques très différenciées que les médias vont relier les unes aux autres. Il est vrai que la mise en scène de la violence est un trait constant de la pratique journalistique. Que ce soit dans les journaux du XIXe siècle ou dans les reportages sur les banlieues de la fin du XXe, les processus de traitement des faits divers pour en faire du sensationnel sont identiques : la mise en scène repose sur un certain nombre de figures stylistiques, parmi lesquelles la métonymie et l’hyperbole tiennent des places importantes dans la dramatisation. Ainsi en rapprochant des expressions, en utilisant des images, en citant des pourcentages de délits toujours en hausse, en rapportant des témoignages, les médias ont rassemblé dans une même figure des situations pourtant bien différentes et des agents pourtant bien différenciés. Tout se passe comme si, pratiquant une sorte d’alchimie,  ils découvraient une substance maléfique : la violence tapie dans la banlieue comme un nouveau Minotaure du fond de son labyrinthe, montrant ainsi, on ne peut mieux, que la magie et ses mythes, chassés du monde naturel par la science, sont toujours présents dans le monde social. Cette imposition d’une vision du monde, fonctionnant à partir d’effets littéraires et de relations de « rumeurs noires »  colportées par des témoins comme  autant de ragots, que les médias diffusent d’autant plus volontiers[13]  leur permet – outre d’attirer l’attention des lecteurs ou des téléspectateurs  – de contribuer à une légitimation des structures du monde social.

Ainsi Les médias et les « rapporteurs » nommés par le gouvernement pour « l’éclairer » sur les violences urbaines construisent un conglomérat de représentations négatives, mythiques et mystificatrices, qui finit par être largement partagé par les habitants des villes concernées qui ignorent le plus souvent ce qu’il en est réellement des cités de leur voisinage (peu s’y sont rendus pour leur travail et encore moins s’y sont promenés) et par les résidants les plus proches qui voient dans les cités des poches de pauvreté et des réservoirs de délinquances. La peur des « classes dangereuses » est, dès lors, réactivée. Car la stigmatisation sociale n’est pas seulement une affaire de relations interpersonnelles soumises aux subjectivités au cours desquelles circuleraient des jugements infamants, c’est aussi, et d’abord, un système construit socialement dans lequel s’expriment, non seulement des jugements sur les propriétés de telle ou telle catégorie, mais aussi des jugements sur la position sociale du stigmatisé. Les stigmatisations les plus diverses se condensent et se concentrent toujours sur des manières d’être (maintien, prononciation, expressions…) et sur des signes (nom, couleur de peau, déformations du corps…) qui sont censés révéler une qualité « déstructurante » des relations sociales. La défiance et la déconsidération se concentrent et participent à une accumulation amplifiée de discrédit : chacun des membres, marqué par l’infamie, se voit attribuer, par procuration, le discrédit actuel et potentiel apporté par chaque co-stigmatisé.  La répression   des protestations peut devenir  d’autant plus légitime qu’elle  est acceptée et justifiée !

En somme, s’il existe, du côté des  « élites » ,  des « premiers  et premières de cordée », des institutions qui concentrent tous les avantages matériels et symboliques, il existe aussi des situations qui concentrent non seulement les éléments disqualifiés, « les premiers  et premières  de corvée » mais aussi les signes de disqualification ; s’il existe des espaces où se concentrent la fortune, le prestige, l’autorité (les beaux quartiers, les villes résidentielles…), il existe aussi des espaces (les quartiers populaires…) dans lesquels, aux misères de chacun, s’ajoutent les misères de tous. Si, d’un côté, on classe et hiérarchise dans l’élite les plus dotés de capital économique, culturel  et  symbolique,   de l’autre, on déclasse et relègue dans l’indignité les plus démunis de toutes les espèces de capital.  Cette « consécration négative » des quartiers populaires est l’envers  nécessaire  de la « consécration positive » des dominants.  Comme  la question centrale est celle de la place occupée dans la division du travail, cette « consécration négative » est très utile  pour justifier la place subordonnée que les détenteurs du Capital assignent aux  salarié.e.s qu’ils emploient et, ainsi, pour leur permettre de reproduire leur « consécration positive ».

 

[1] 1945, à l’initiative d’Ambroise Croizat, création de la sécurité sociale, création des comités d’entreprise, ordonnance sur l’âge de départ à la retraite (60 ans), 1946 reconnaissance constitutionnelle du droit de grève, création du statut de la fonction publique,  création de l’allocation maternité et de l’allocation salaire unique, arrêtés Parodi-Croizat sur les salaires, création des centres régionaux d’art dramatique, 1948 création des maisons des jeunes…

[2] Dans le quartier de la Meinau, à Strasbourg, habitaient des ouvriers  et des employés qui travaillaient à proximité dans la « plaine des bouchers » où étaient localisées de nombreuses entreprises.

[3]Aujourd’hui la « plaine des bouchers »  strasbourgeoise est devenue une zone majoritairement commerciale.

[4] Dans certaines  cités de Strasbourg le chômage  a parfois atteint 55 % de la population, Uber, un peu plus tard,  a pu y  recruter aisément de jeunes employés  alors que les hypermarchés et les discounters embauchaient   des salarié.e.s  à temps partiel  caissières ou manutentionnaires.

[5] Siblot S., Cartier M., Coutant I., Masclet O., Renahy N., Sociologie des classes populaire, Paris, Armand Colin , 2015.

[6] La fête de la Fédération de 1790 et l’internationalisme prolétarien  ont sans doute laissé des traces dans l’habitus populaire.

[7] https://www.insee.fr/fr/statistiques/3146681?sommaire=2500477#consulter

[8]  Observatoire des inégalités. 2019. https://www.inegalites.fr/Les-inegalites-sociales-sont-fortes-des-le-primaire-et-le-college

[9] https://www.inegalites.fr/Obesite-et-milieux-sociaux

[10] https://www.santepubliquefrance.fr/maladies-et-traumatismes/diabete/articles/diabete-et-niveau-socio-economique

[11] Lang Thierry, Ribet Céline, les maladies cardio-vasculaires IN Fassin Didier (dir.), les inégalités sociales de santé, Paris, La Découverte, 2000.

[12] Une partie de enfants des familles immigrées étudiées par Abdelmalek Sayad vers 1980  sont aujourd’hui,  pour les filles  enseignantes, cadres ou avocates et pour les garçons techniciens supérieurs, animateurs  sportifs ou travailleurs sociaux, alors que les enfants des familles turques de la Meinau qui connaissaient la vie ouvrière sont pour  beaucoup dispersés sur l’ensemble du territoire et nettement plus qualifiées que ne l’étaient leurs parents.

[13] la course à l’audience est d’autant plus importante que le profit des entreprises médiatiques et les profits des journalistes en dépendent directement.