« Nous sommes professeurs ». Le fanatisme nous vise, Blanquer nous divise

Tribune publiée dans L’Humanité, le 30 octobre 2020 / signée par près de 150 enseignants et enseignantes du premier et du second degré et soutenu par des universitaires.

« Je suis professeur » pouvait-on lire partout sur les réseaux sociaux après le meurtre de notre collègue Samuel Paty.  « Nous sommes professeurs » exprime beaucoup plus justement ce que nous enseignants ressentons et voulons aujourd’hui affirmer. Le crime atroce perpétré contre l’un des nôtres, dans l’exercice de notre métier, nous atteint toutes et tous, et la même tristesse nous étreint et nous réunit. Notre colère aussi nous réunit. Colère contre tout ce qui a rendu possible une telle atrocité : du défaut de protection d’un enseignant en danger au développement des différentes formes d’islamisme radical, promues notamment par les régimes saoudien et qatari, et exploitées de manière criminelle par des réseaux terroristes. Colère contre ceux qui aujourd’hui, y compris au sommet de l’Etat, instrumentalisent l’évènement pour mieux nous diviser et mieux nous asservir à leurs ambitions.

Nous sommes professeurs et rien aujourd’hui ne doit nous désunir. Ni les fanatismes religieux qui voudraient défaire la laïcité émancipatrice qui permet de faire société. Ni les pouvoirs en place qui nous dépossèdent de notre propre parole et diffusent obstinément le récit d’un monde de l’école miné de l’intérieur par la « cinquième colonne » des adversaires de la laïcité. Est ainsi dépeint, jour après jour, par des membres du gouvernement, le portrait d’une République menacée par un vaste complot qui aurait ses complices au sein même du monde de l’école. Ainsi, selon le ministre de l’Intérieur, Gérald Darmanin, un syndicat de l’éducation (Sud éducation) et un journaliste (Edwy Plenel) « seraient responsables de cette ambiance qui permet à des individus de passer à l’acte » (BFMTV le 20 octobre). Est ainsi mis en accusation, par Jean-Michel Blanquer « l’islamo-gauchisme qui fait des ravages dans l’université » (le 22 octobre). Le ministre de l’Education nationale mobilise, là, une catégorie de pensée directement importée de l’extrême-droite que tout oppose aux valeurs de l’école publique et qui amalgame volontairement « islam » et « islamisme », engagement à gauche et complaisance vis-à-vis de l’islamisme radical, voire du terrorisme. La même rhétorique est reconduite quelques jours plus tard par le même ministre qui fustige « une partie non négligeable des sciences sociales françaises » qui seraient gangrénées par « une vision du monde qui converge avec les intérêts des islamistes » (Le Journal du Dimanche du 25 octobre).

Nous sommes professeurs et nous refusons cette rhétorique déjà ancienne de l’ennemi intérieur à l’école, cheval de Troie du péril islamiste. Une parole de guerre dont les objectifs inavoués sont absolument étrangers aux valeurs que nous voulons incarner. Occulter la responsabilité des politiques de ségrégation sociale et scolaire qui créent le terreau favorable au fanatisme religieux. Défausser le ministère de sa propre responsabilité dans la genèse des agressions subies par le monde enseignant qu’on dépouille de ses protections statutaires et de la reconnaissance de ses compétences professionnelles.

Censurer la critique des réformes délétères du ministère Blanquer qui surchargent la plupart des classes et ruinent les possibilités pratiques de conduire une pédagogie active qui désamorce les conflits et permet à la fois le droit à l’erreur, la réflexion collective et la pensée critique. Oblitérer les soutiens sans faille apportés à l’école privée confessionnelle catholique, à rebours d’une laïcité à géométrie variable brandie sur les plateaux de télévision. Dresser les enseignants les uns contre les autres et faire diversion pour mieux contenir le rejet d’un ministre de plus en plus unanimement discrédité dans la profession. Diviser donc pour mieux régner en instrumentalisant les différences de sensibilité qui traversent le monde de l’école sur les questions de laïcité.

Des différences de sensibilité qui, en pratique, ne sont pas des divisions : chaque jour, nous sommes professeurs et nous promouvons ensemble une laïcité en actes en transmettant les connaissances rigoureuses qui libèrent et le goût de l’argumentation qui émancipe.

Nous sommes des professeurs et la laïcité de Jean-Michel Blanquer n’est pas la nôtre. Elle n’est pas la nôtre quand le ministre bafoue les principes mêmes qui fondent la laïcité. En multipliant des prises de position hostiles à une religion particulière qui disqualifient et accablent les élèves, les familles, les enseignants de culture musulmane. En faisant croire que le devoir de neutralité, pourtant réservé aux fonctionnaires, serait bafoué par les citoyens liés à cette même culture.

En organisant, via l’obligation scolaire à 3 ans de la loi Blanquer de 2019, un transfert massif d’argent public vers l’école privée sous contrat. En se soustrayant continûment, par ses paroles et par ses actes, à l’obligation de garantir la neutralité de l’État, et donc l’égalité de traitement des citoyens indépendamment de leurs convictions.

Nous sommes des professeurs de générations aux sensibilités multiples. Les unes venues, par exemple, d’une tradition laïque ancienne, celle des longs combats menés pour libérer l’école de l’emprise de l’Eglise catholique, et qui estiment que la neutralité de l’école en matière religieuse est aussi très exposée aujourd’hui à l’offensive de courants islamistes; les autres, trop jeunes pour avoir été socialisées par les puissantes mobilisations de l’école publique contre l’école privée confessionnelle, mais de plus en plus attentives à la pluralité des oppressions et à la diversité des formes de stigmatisation, y compris celles liées à la culture religieuse.  Ces sensibilités s’accordent cependant sur l’essentiel de la laïcité. Le refus de l’obscurantisme. La garantie de la liberté de croire ou de ne pas croire.

Le devoir de neutralité des enseignants qui préserve la liberté de croyance et de conscience de chacun. Le même projet d’une école ouverte à tous les savoirs et qui promeut une laïcité émancipatrice, comprise par tous et désirable pour tous.

Les enseignants signataires à l’initiative de la Fondation Copernic :

Emmanuel Arvois (professeur en lycée professionnel)

Marc Bablet (professeur et inspecteur retraité)

Erell Baraër (professeure de lettres)

Gérard Barnave (professeur d’histoire-géographie retraité)

Thomas Baudin (professeur d’anglais)

Jean-Marc Bedecarrax (professeur de philosophie)

Khadija Berghoute (professeure d’anglais)

Maël Bernard (professeur de philosophie)

William Bernard (professeur)

Nadine Berthou (professeur de sciences économiques et sociales)

Pascal Binet (professeur de sciences économiques et sociales)

Etienne Bonnin (professeur de philosophie)

Martine Boudet (professeure de lettres modernes)

Antoine Boulangé (professeur de sciences et vie de la terre)

Philippe Boursier (professeur de sciences économiques et sociales)

Manon Bozec (professeur de lettres modernes)

Jean Braconnier (professeur de mathématiques)

Camille Braesco (professeur d’histoire-géographie)

Manuel Brard (professeure de lettres)

Isabelle Brault Duplenne (professeure des écoles)

Mathias Breyer (professeur de sciences et vie de la terre)

Véronique Breyer (professeure de lettres)

Isabelle Cardoso (professeure des écoles)

René Carnet (professeur de sciences économiques et sociales)

Sophie Carrouge (professeur de lettres modernes)

Cécile Calmes Cazalets (professeure d’éducation physique et sportive)

Philippe Chailan (professeur de lettres modernes)

Annick Champeau (professeure-documentaliste)

Valérie Charonnat (professeur d’anglais)

Pierre Chapia (professeur des écoles)

Renaud Charasse (professeur de sciences économiques et sociales)

Emilie Chauveau (professeure de lettres modernes)

Laurence Chebahi (professeure des écoles)

Florence Chevassus-Versoix (professeur de sciences économiques et sociales)

Marie-France Cohen-Solal (professeure retraitée)

Isabelle Colin (professeure d’espagnol)

Camille Combes-Lafitte (professeure de philosophie)

Philippe Connil (professeur de sciences économiques et sociales)

Morwenna Coquelin (professeure d’histoire-géographie.

Clément Cordier (professeur de sciences économiques et sociales)

Manuela Curopatva (conseillère principale d’éducation)

Olivier Cuzon (professeur en lycée professionnel)

Clara Da Silva (professeure de philosophie)

Rémi Daviau (professeur d’histoire-géographie)

Sandrine Delorme (professeure de sciences économiques et sociales)

Guy Demarest (professeur de sciences économiques et sociales)

Pierrick Descottes (professeur des écoles)

Martine Dupuis (professeure de sciences économiques et sociales retraitée)

Adrien Druet (professeur de physique-chimie)

Frédéric Dubern (professeur de sciences économiques et sociales)

Sophie Duclos (professeure de lettres modernes)

Élodie Ducout (professeur de sciences économiques et sociales)

Antoine Dumont (professeur de sciences économiques et sociales)

Anne Du Peyrat (professeure de mathématiques)

Laïla El Bahia (professeure d’anglais)

Zakia El Gaddari (professeure d’espagnol)

Elouan Emeraud (professeur de mathématiques)

Chloé Enfrun (professeure des écoles)

Pierre Gillet (professeur retraité)

Mireille Farget (professeure de lettres modernes)

Yves Fattorelli (professeur de philosophie)

Pascale Fautrier (professeure de lettres modernes)

Aurélie Favre (professeure de lettres)

Eric Fischer (professeur de sciences économiques et sociales)

Marianne Fischman (professeure de sciences économiques et sociales)

Karl Flageul (professeur de philosophie)

Virginie Gay-Chanteloup (professeure de sciences économiques et sociales)

Karine Gaudichon (professeure d’arts plastiques)

Anthony Geffrault (professeur de sciences économiques et sociales)

Stéphane Giabicani (professeur de mathématiques)

Vincent Giraudet (professeur de lettres modernes)

Laure-Hélène Golfier (professeure de lettres modernes)

Marie Goswami (professeure de sciences économiques et sociales)

Christophe Gragnic (professeur de mathématiques)

Jordi Grau (professeur de philosophie)

Charline Griffon (professeure de philosophie)

Abel Gros (professeure des écoles)

Sylvain Gugger (professeur de sciences économiques et sociales)

Sami Hamrouni (professeur d’éducation physique et sportive)

Romuald Hazera (professeur de sciences économiques et sociales)

Sophie Haziza (enseignante)

Vincent Houillon (professeur de philosophie)

Estelle Jacoby (professeure de lettres modernes)

Julie Jeandey (professeure des écoles)

Nicole Jerosme (professeure de lettres retraitée)

Guillaume Jupile (professeur de mathématiques)

Jean-Louis Kotula (professeur de sciences économiques et sociales)

Alexis Lacroix (professeur de sciences physiques)

Thomas Lancelot (conseiller principal d’éducation)

Jean Latreille (professeur de sciences économiques et sociales)

Jean Lawruszenko (professeur de sciences économiques et sociales)

Isabelle Le Couëdic (professeur de sciences économiques et sociales)

Rafaèle Le-Dû (professeure de philosophie)

Henri Le Gal (professeur de sciences et vie de la terre)

Elisabeth Leméteil (professeure de philosophie)

Maxime Le Prunenec (professeur de sciences économiques et sociales)

Pascal Levoyer (professeur de philosophie)

François Lopez (professeur de lettres-histoire)

Christian Magret (enseignant)

Gabriel Mahéo (professeur de philosophie)

Christine Maillard (professeure d’histoire-géographie)

Jérôme Mangione  (professeur de sciences économiques et sociales)

François Manson (professeur de lettres modernes)

Morgan Marc (professeur d’histoire-géographie)

Alain Massalsky (professeur d’histoire-géographie)

Diane Massone (professeure de lettres modernes)

Amaru Mbape (professeur de sciences économiques et sociales)

Miriem Méghaïzerou (professeure de lettres modernes)

Ouarda Mekamy (professeure de sciences économiques et sociales)

Emilie Minville (professeure des écoles)

Jean-Marie Montagut (professeur de sciences économiques et sociales retraité )

Julie Morisset (professeure de philosophie)

Sophie Nadaud (professeur de lettres modernes)

Basile Noel (professeur de sciences économiques et sociales)

Benoist Pautaire (professeure de lettres modernes)

Stéphane Pauvert (professeur d’espagnol)

Katia Pelé (professeure de mathématiques)

Cécile Pènelon (professeure d’espagnol)

Leïla Petit (professeure des écoles)

Valérie Phélippeau (professeure d’histoire-géographie)

Natasha Piazzini (professeure d’anglais)

Hugo Pietka (professeur de sciences économiques et sociales)

Emmanuelle Posse (professeur de philosophie)

Marlène Prada (professeure de lettres modernes)

Aurélien Raynaud (professeur de sciences économiques et sociales)

Claudia Rebufello (professeure d’espagnol)

Agnès Robin (professeure de mathématiques)

Aude Ropert (professeure de lettres)

Régis Roussillon (professeur de sciences économiques et sociales)

Mickaël Rouyar (professeur de sciences économiques et sociales)

Laurence Roy (professeure de lettres-histoire)

Pascal Roynel (professeur de sciences économiques et sociales)

Yves Saphy (professeur de sciences économiques et sociales)

Fabienne Schmitt (conseillère principale d’éducation)

Nicolas Seys (professeur de sciences économiques et sociales)

Angela Stefanatos (professeure de technologie)

Nicolas Teillet (professeur de mathématiques)

Fabien Teracher (professeur des écoles)

Alexandre Thiébaut (professeur de sciences économiques et sociales)

Florence Touitou (professeure certifiée d’histoire-géographie)

Pascal Verrier (professeur de philosophie)

William Vey (professeur de sciences économiques et sociales)

Patrice Vibert (professeur de philosophie)

Laurent Walin (professeur de sciences économiques et sociales)
Laurent de Wangen (professeur de mathématiques)

Monia Zaïdi (professeure d’histoire-géographie)

Pascale Zio (professeure d’histoire-géographie)

 

Avec le soutien d’enseignants-chercheurs :

Ludivine Bantigny (historienne)

Philippe Blanchet (sociolinguiste)

Hervé Christofol (enseignant-chercheur)

Laurence De Cock (historienne)

Pascal Maillard (professeur de lettres)

Ugo Palheta (sociologue)

Franck Gaudichaud (enseignant-chercheur)

Willy Pelletier (sociologue)