La pensée sur la conjonction de la crise sociale et de la crise écologique souffre d’un face-à-face stérile

Tribune Le Monde, par Jean-Marie Harribey, juin 2021 / Entre ceux qui fustigent l’écologie punitive et ceux qui entendent conférer à tous les éléments matériels de la planète le caractère de « vivant », et les élever au rang d’acteurs munis d’une intentionnalité, il y a un espace pour une autre pensée écologiste.

La crise écologique est avérée. La conjonction de la crise sociale et de la crise écologique l’est davantage encore. La pensée sur cette conjonction souffre, quant à elle, d’un face-à-face aussi stérile conceptuellement que désespérant stratégiquement.

D’un côté, les discours et les opportunités pour une croissance économique verte, inclusive, voire pour une finance verte, se multiplient en vidant le message écologique de sa portée subversive. On laisse croire à la capacité du marché à réduire les émissions de gaz à effet de serre, à protéger la biodiversité, à réduire la pollution, à économiser l’eau, dès lors qu’on permettra au marché de fixer des prix censés conduire au meilleur état possible de la planète.

Un arc philosophique

Pendant ce temps, la spéculation bat son plein sur le cours des matières premières, la « valorisation des écosystèmes » devient un nouvel eldorado, l’eau un actif financier, tandis que l’ONU se penche sur la « valeur de l’eau », et les financiers se félicitent que l’année 2021 se présente comme « l’année des obligations vertes ». Plein cadre pour fustiger « l’écologie punitive », orchestrer un « greenwashing » permanent ou délégitimer les marches pour le climat.

De l’autre côté, se forge un arc philosophique qui entend récuser toute vision qui n’étende pas à l’ensemble des éléments matériels de la planète, sinon de l’univers, le caractère de « vivant ». Ainsi, une tribune signée par près de 70 personnalités et institutions venant de la philosophie, de l’anthropologie, des sciences ou de la politique, entend « penser les glaciers comme des acteurs d’un monde que nous habitons en commun » (Le Monde, 6 mai 2021).

S’il s’agissait vraiment et seulement de « réinventer des formes de relation à la montagne », si l’enjeu n’était que de rompre avec une « simple relation d’utilitarisme », et, en l’occurrence, de refuser l’installation d’un nouveau tronçon de téléphérique dans le massif alpin, nouvel avatar de « grand projet inutile », nous adhérerions totalement sans aucune restriction.

Mais les auteurs de cette tribune vont beaucoup plus loin que d’imaginer de nouvelles pratiques rendant compatibles le pastoralisme et une pratique douce de la montagne.

Pour eux, il faut considérer les glaciers en train de « mourir » comme des « êtres vivants » qui sont des « acteurs à part entière ».

Ici doit commencer une discussion qu’il serait dangereux de croire close. Le terme « acteur » doit être interrogé. Si les glaciers, les océans sont les « acteurs à part entière » que prétendent les auteurs de la tribune, cela signifie qu’ils pensent leur action, qu’ils sont animés d’une intentionnalité, ni plus ni moins que les êtres humains qui sont en train de penser sur eux.

Nouvel animisme

Le saut épistémologique est trop grand pour qu’on ne fasse pas la différence entre les êtres vivants – humains et animaux doués de conscience et de sens – et les éléments matériels qui en sont dépourvus. On comprend bien l’intention des auteurs : en conférant aux glaciers, océans et rivières une symbolique inverse à celle imposée par le modèle économique dominant, ils espèrent changer notre regard et donc notre rapport à la nature.

Mais où est la preuve que ce nouvel animisme serait en mesure de changer l’ensemble de l’organisation sociale et de modifier en profondeur les rapports de force dans la société en faveur d’un modèle véritablement soutenable ? Suffit-il de modifier les représentations subjectives du monde pour que celui-ci se transforme ? Par quel miracle ou tour de passe-passe considérer autrement les éléments « matériels » de la Terre doit-il conduire à un « idéalisme » philosophique, certes en rupture avec la croyance en l’infinitude des ressources ou en l’absence de limites à l’exploitation, mais en rupture aussi avec la moindre pratique scientifique ?

Dans un texte aussi détaillé, de plus de 11 000 signes, pas un mot n’est dit – pas plus que chez les praticiens du « greenwashing » – au sujet de la nature du système économique mondial, le capitalisme, dont la logique d’accumulation infinie a imprimé une vision du monde propre à justifier la démesure jusqu’à son point ultime.

Autant il convient de cesser de croire en « une nature extérieure à nous », comme l’écrivent à juste titre les auteurs, autant la suppression de toute différence entre la matière, qui existe certes, et les êtres dotés de la conscience de leur existence ne peut aboutir qu’à une impasse conceptuelle et politique.

Confusion

La moindre impasse n’est pas celle visant à doter les éléments matériels d’une capacité juridique après les avoir élevés au rang d’acteurs munis d’une intentionnalité. Si l’on doit inclure dans la Constitution la protection de l’environnement, cette protection sera un devoir pour les humains et non une revendication de celui-ci.

Et on ose à peine souligner que jouer sur le sens d’« animés » entretient davantage la confusion que la clarté : les océans sont « animés » par l’attraction de la lune qui produit le mouvement des marées, mais donner à cette « animation » la même signification que celle qui fait agir les êtres vivants est un non-sens.

Enfin, on souscrit entièrement à la volonté des auteurs de « redonner la parole aux habitants ». On rejoint alors la préoccupation initiale : la crise multidimensionnelle qui atteint l’humanité dans tous les aspects de la vie en commun doit être pensée simultanément socialement et écologiquement. « Retisser les fils d’une autre histoire » ne pourra pas se faire sans adjoindre les acquis d’une histoire sociale vieille de plusieurs siècles, porteuse d’une quête d’émancipation humaine, de démocratie réelle, à ceux d’une lente mais décisive prise de conscience de la réalité terrestre qui nous entoure.

Mais il n’est pas certain que la négation d’une approche un tant soit peu matérialiste au profit d’un animisme méthodologique soit en mesure de préparer les alliances sociales nécessaires au changement de modèle.

Jean-Marie Harribey, maître de conférences d’économie à l’université Bordeaux-IV, est auteur de « En finir avec le capitalovirus. L’alternative est possible » (Dunod, 220 p., 17,90 €).