Les retraites franchissent un cap symbolique… dans la régression

Tribune parue dans Le Monde / juin 2021 / par Christiane Marty / Pour la première fois, en 2019, le montant des pensions versées a diminué. Reculer l’âge de départ à la retraite aggraverait le phénomène.

Reculer l’âge de départ à 64 ans ou accélérer l’allongement de la durée de cotisation ne feraient qu’aggraver encore la dégradation inquiétante de notre système de retraites. Le rapport annuel du ministère du travail révèle en effet une évolution très préoccupante du montant des pensions : la pension brute de droit direct de l’ensemble des retraité·es a diminué de 1,1 % en euros constants en 2019 par rapport à 2018. Jusqu’en 2017, elle progressait par le jeu normal du renouvellement de la population : les générations âgées qui décèdent et qui avaient de plus faibles pensions laissent la place à de nouvelles générations ayant bénéficié en moyenne de meilleures carrières, et donc de meilleures pensions ; c’est « l’effet de noria ».

Mais ce mécanisme est devenu insuffisant. Les pensions brutes des retraité·es ont d’abord baissé du fait d’une revalorisation désindexée de l’inflation : leur pouvoir d’achat a ainsi diminué de 1 % en 2019. Mais ce qui est inédit, c’est que la pension brute moyenne des personnes ayant liquidé leur retraite en 2019 est devenue inférieure à la pension moyenne de l’ensemble des retraité·es (1401 € contre 1 430 €) ! La pension moyenne des personnes nouvellement retraitées diminuait année après année depuis trois ans. Mais en 2019, elle est passée sous le niveau de l’ensemble des retraité·es. Un cap symbolique est franchi, qui acte la fin d’une évolution positive assurant jusqu’alors à chaque génération une meilleure pension que celle de la précédente.

L’autre évolution notable concerne l’inégalité femmes-hommes. La pension moyenne de droit direct des femmes est, en moyenne, inférieure de 40 % à celle des hommes (28 % si on intègre la réversion). Mais du fait des meilleures qualifications acquises par les femmes au fil du temps, leur pension augmentait et l’écart avec les hommes se résorbait lentement. Les réformes successives ont freiné, si ce n’est quasi stoppé, cette dynamique : au lieu de refléter leurs meilleures carrières, les pensions des femmes qui liquident leur retraite sont juste stables. Sur les 10 dernières années, la baisse de l’écart hommes-femmes est essentiellement due à la diminution des pensions des hommes. C’est l’égalité par le bas…

Situation précaire

Un nouvel allongement de la durée de cotisation accroîtrait cette baisse du niveau de pension pour les futurs retraités, et plus encore pour les futures retraitées. Les conséquences de l’allongement en cours de la durée de cotisation – elle doit atteindre 43 ans pour la génération née en 1973 – sont déjà bien visibles : la part des retraité·es n’ayant pas réussi à se constituer une carrière complète, n’obtenant donc qu’une pension amputée, s’accroît au fil des ans. Elle était de 39 % des hommes et 46 % des femmes pour la génération née en 1950.

Avec un niveau de chômage durablement élevé, augmenter la durée de cotisation ou reculer l’âge de départ pénaliserait un grand nombre de personnes. Car au moment où elles liquident leur retraite, elles sont loin d’être toutes en emploi. Parmi celles nées en 1946, seules 58 % avaient un emploi (54 % pour les femmes) ; les autres étaient soit au chômage (pour près de la moitié), soit en maladie, en inactivité ou en préretraite. Reculer l’âge de la retraite signifierait pour toutes ces personnes la prolongation d’une situation précaire, avec des revenus faibles, voire nuls… Cela reviendrait à remplacer les pensions de retraite par des allocations-chômage ou des minima sociaux versés par d’autres caisses de sécurité sociale !

La part des retraité·es dans la population va augmenter dans les prochaines années. Refuser d’accompagner cette évolution par une augmentation de la part de la richesse produite qui leur est attribuée revient à décider de paupériser les retraités actuels et futurs. Cela a déjà commencé, et ce n’est pas acceptable. Le déficit du système de retraite (13 milliards d’euros en 2020, selon le dernier rapport du COR) est dû au refus obstiné, depuis des années, d’en accroître les ressources. Le Medef, notamment, refuse d’envisager une augmentation des cotisations, car elle impliquerait une augmentation de la part patronale. Pourtant, il existe des marges de manœuvre : par exemple, le montant des cotisations versées librement auprès des assurances privées représentent, en 2019, près de 14 milliards d’euros.

La réflexion sur les retraites devrait plutôt s’orienter vers les moyens d’améliorer les salaires et la situation de l’emploi – de nombreux besoins sociaux et environnementaux ne sont pas satisfaits –, d’assurer un rattrapage des salaires des femmes et un meilleur partage des richesses produites, toutes pistes qui amélioreraient le financement des retraites.