La démocratie française, tant célébrée par ceux qui n’ont rien à dire au monde tel qu’il va, n’est, dans les faits, guère démocratique – à supposer qu’il faille encore et toujours prendre ce mot pour emblème, cette démocratie, habitée de façons historiquement si différentes. Il s’agit, au mieux, d’une fiction juridique. Utile à qui ? D’abord à ceux qui s’en servant se servent. La classe politique se referme sur elle-même, dans un jeu où sondeurs et publicitaires informent toujours davantage les visions politiques des problèmes, les agendas, et la mise en spectacle des interventions gouvernementales. Les consensus entre les partis les mieux établis s’élargissent, pour exclure des débats les interventions citoyennes. En témoigne la ratification parlementaire du TCE (dans un silence qui en dit long), malgré le « non » au Référendum du 29 mai ; ou la paupérisation de l’Etat qu’organise la noblesse d’Etat libérale, pour imposer dans l’Etat les règles en vigueur dans les entreprises privées (Révision Générale des Politiques Publiques, Partenariats Privé-Public, privatisations des services publics). Et combien d’employés, de chômeurs, d’ouvriers, d’individus issus de l’immigration, parmi les députés, les sénateurs, les ministres ? Les inégalités sociales face à la politique persistent et se reproduisent, de même que les femmes demeurent très sous-représentées, malgré la loi sur la parité. Les carrières règlent les engagements. Vivre pour la politique devient le plus habituellement du monde vivre par la politique. Les convictions virent, virevoltent ou s’effacent selon les impératifs de l’avancement dans cette profession comme une autre qu’est devenue « le métier politique » : avec les chefferies qui la règlent, les revenus qui en sont tirés, les disciplines qu’elle exige, les connivences et collusions entre adversaires complices qui l’organisent, les clientèles à conquérir, les renvois d’ascenseur, les financements à trouver et pour lesquels il faut ensuite remercier, les prudences et les peurs de ne plus faire partie des « équipes ». Les institutions de 1958 permettent l’exercice d’un pouvoir exécutif omnipotent que ni les protestations parlementaires (à bas bruit) ni les réformes constitutionnelles successives (souvent de convenances) parviennent à contenir. La dernière en date n’a sous ce rapport rien amélioré. La démocratie n’est-elle d’ailleurs qu’une question de structures juridiques ? Ou bien une forme d’organisation, par l’élection, de cette dépossession de souveraineté, que les socialistes libertaires ont depuis longtemps condamné – le cumul des mandats s’y ajoutant, ce qui permet aux grands élus de contrôler leurs réélections, d’augmenter leurs « poids politiques » dans les concurrences internes aux partis, d’accroître leur puissance d’influence sur le personnel territorial d’Etat. Sans doute, mais c’est encore accorder trop de « substance » à ce mot « démocratie », qui n’est, après tout, que ce à quoi il sert. De sorte qu’il faut examiner qui s’en sert, et que la démocratie comme idée-force et mot d’ordre pour subvertir la démocratie installée - celle qui conserve les intérêts des groupes sociaux qui ont compris comment s’en servir - peut encore constituer un excellent levier.
Aujourd’hui néanmoins, la démocratie, tant célébrée, continue de s’arrêter aux portes des entreprises, des écoles, des fichiers ou des prisons. Cependant que l’autonomie des marchés financiers réduit la construction collective de ce qui est collectivement souhaitable. Et que la construction européenne s’élabore d’abord sous l’action des technocraties et des lobbies économiques, acquis aux dérégulations économiques, ce qui rajoute un surcroît d’opacité aux étages de décisions politiques.
Démocratiser la démocratie, en étendre le périmètre : c’est l’objet et l’objectif des contributions, très diverses, ramassées ici. Faire de la démocratie participative une vraie démocratie de participation, au lieu que, faux-semblant supplémentaire, elle constitue une arme de plus dont les professionnels de la politique se servent pour disqualifier leurs rivaux - et faire tourner à leur profit les formes de la démocratie. Instituer, enfin, de la démocratie dans les entreprises, et donner aux salariés les moyens de la faire exister. Instaurer davantage de relations entre expertises (y compris scientifiques) et choix collectifs. Et installer d’autres rapports entre les citoyens et ceux qui, théoriquement, ont fonction de les représenter. La Fondation Copernic publiera, en 2009, une série de Documents pour fournir davantage de ressources d’analyse, et donc davantage de ressources critiques, à ceux qui refusent que la souveraineté populaire ne demeure qu’un mot vide pour manuels de droit constitutionnel. Cet ouvrage constitue le premier d’entre eux.
Ne s’y décline - nous l’assumons - aucune des visions enchantées de la politique qui règlent souvent le prime engagement dans l’activité politique, et que beaucoup de militants, « sur le terrain », conservent. Comment tiendraient-ils autrement ? Se lever si tôt, passer des heures en des tâches sans grand intérêt (sans d’autre intérêt souvent qu’être avec ses « potes »), subir mille réunions convenues, mille « bagarres » (parfois contre les plus proches). Recommencer après tant d’échecs, et refuser d’abandonner, persister dans les mêmes croyances, au premier titre dans la croyance que « faire de la politique » sert encore à changer « le monde », et qu’abandonner serait coupable. Faire de la politique constitue aussi, pour ceux qui s’y dévouent, une forme particulière d’enchantement, et les intellectuels, qui, de l’extérieur, en brisent le charme, ne sont sous ce rapport jamais très recevables - et, d’ailleurs, jamais bien « reçus » par les militants auxquels ils semblent vouloir expliquer une vie (politique) qu’eux seuls connaissent, puisque eux seuls la pratiquent. On ne décèlera dans les contributions qui suivent aucun des mépris intellectuels (diffusés à longueur d’ondes par contre) envers les militants.
Quel est, de ces textes, l’objet (intellectuel et politique) ? Examiner (ne serait-ce qu’en creux) comment augmenter les contre-pouvoirs et les mécanismes d’interventions directes des citoyens, à tous les échelons institutionnels, et d’abord localement, mais aussi à l’école, dans les entreprises, dans les prisons ? Il y a encore tant à inventer. Car l’activité démocratique, si l’on veut toujours faire de cette idée la force subversive qu’un temps elle fût, ne peut se réduire à voter - et à devoir ensuite, laisser faire, en toute légitimité, jamais questionnée, ceux qui n’ont de leurs mandants rien à faire, sauf en période électorale. Faire vivre les mécanismes démocratiques ne tient pas à telle ou telle réforme constitutionnelle. Ne suffisent pas davantage ces postures d’indignations aussi commodes qu’incapables de modifier les conditions d’existence concrètes. Bref, la démocratie est une chose trop sérieuse pour être abandonnée aux professionnels de la politique, ou à ses idéologues. C’est ainsi, paradoxalement peut-être, au nom (encore) d’une vision exigeante de ce qu’une forme démocratique pourrait (et devrait) devenir, que sont, sans complaisances, analysés ici les mécanismes enchevêtrés, trop souvent méconnus ou tus, qui en empêchent la réalisation.
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