8 mars 2011
Si Claire était là, à son enterrement de neige, dans cette immense église réchauffée par les innombrables présences de ceux qui l’aimaient, elle s’inquiéterait avant tout des conditions de travail des employés des pompes funèbres qui soutiennent son cercueil. Elle demanderait si ce n’est pas trop lourd pour leur dos, leurs épaules, s’ils sont équipés pour creuser dans le froid et la neige, s’ils sont syndiqués…
J’ai la rage, comme nous tous, de voir devant moi le cercueil de Claire, sa mort me met dans une noire colère. Claire nous a tellement appris. Les fulgurances de son imagination politique, sa vision critique, ont ravi et sorti de leurs certitudes tous ceux qui ont cheminé avec elle pour penser un autre monde. Je me souviens d’une réunion sur la démocratie citoyenne avec un constitutionnaliste et un historien des institutions, et de leur silence éberlué lorsqu’elle proposait d’ajouter à la démocratie de résidence, une citoyenneté sociale, et un nouveau mode d’élection politique. Claire était tout le contraire d’une pensée convenue et exigeait d’elle-même beaucoup d’efforts et d’audaces dans l’invention des possibles. Elle vivait au quotidien son engagement contre l’injustice sociale et contre ce capitalisme financier qui écrase nos vies. Elle le vivait dans ses relations avec les autres, dans ses choix personnels et politiques.
Car Claire, c’était aussi la cohérence d’un engagement têtu, réfléchi, une cohérence absolue de vie sans aucun souci de soi, avec une sèche et définitive indifférence pour sa propre personne. Je me souviens de ses espoirs lorsqu’elle avait élue vice-présidente du Conseil Régional d’Île de France, de ses projets, de sa réflexion sur cette fonction politique. Elle disait alors qu’il était temps de construire, d’agir pour une alternative citoyenne. Elle ne cachait pas sa tendresse pour le Conseil Régional des jeunes, qu’elle avait créée, et pour les associations qu’elle aidait dans leur combat pour les droits. Elle n’a pas non plus caché cette fêlure, son regard brisé, lorsqu’elle a compris qu’elle ne serait pas réélue au second tour des dernières élections régionales en raison des petits arrangements politiques. Les machines partidaires et leur comptabilité électorale ont passé Claire en perte et profit, malgré son excellent bilan au Conseil Régional d’Île de France. Avec beaucoup de perte pour nous et bien peu de profits pour eux.
Claire Villiers est morte peu de temps après ce retrait forcé de la vie politique, le vendredi matin 3 décembre 2010. C’est vrai qu’elle avait un cancer depuis 15 ans, qui a fini par la prendre entière, malgré toute la rage qu’elle a mis à le tenir à distance, en continuant ses combats, en affirmant ses convictions, alors que l’ombre de la maladie s’étendait sur elle.
Alors qu’elle était déjà si malade, je me souviens de sa gourmandise de l’instant, des dîners dans son jardin les soirs d’été, des promenades à Paris, à Grenade, à Uzès, à Arbois. Même dans ces instants de douceur, dans cette incroyable bienveillance de Claire à l’égard des autres, elle gardait un implacable jugement critique, une fierté de classe, une lucidité si particulière dans l’expression et le regard, que je me disais, comme lors de nos promenades, qu’elle avait le plan. Le plan de sa vie, de ses combats, de ses convictions.
Comment faire sans elle pour ne pas se perdre ?
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