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Gauche marketing ou gauche sociale ?

23 juin 2011

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Pierre Khalfa, coprésident de la Fondation Copernic et Willy Pelletier, cocoordinateur de la Fondation Copernic

LEMONDE.FR - 21.06.11

GAUCHE MARKETING OU GAUCHE SOCIALE ?

Par Pierre Khalfa, coprésident de la Fondation Copernic et Willy Pelletier, cocoordinateur de la Fondation Copernic.


Le rapport de Terra Nova "Gauche, quelle stratégie pour 2012 ?" est précieux. S’y expriment, décomplexées, toutes les dérives et les démissions d’une certaine gauche.

Quelle méthode guide Terra Nova ? Les recettes basiques du marketing plaquées à l’action politique. Pour vendre une marque – ici le Parti socialiste (PS) – lui associer des référents baptisés "valeurs", jugées d’autant plus "in" qu’elles sont extrêmement vagues et abstraites : libéralisme culturel, solidarité sociale, humanisme, tolérance…

Cette "stratégie des valeurs" posée, reste à cibler des clientèles supposées friandes de ces "valeurs", en un catalogue à la Prévert qui mêle "les jeunes, les femmes, les minorités, les chômeurs, les travailleurs précaires (…), soutenus par les plus intégrés (les diplômés) solidaires de ces exclus par conviction culturelle". Le tour est joué : ce sera "électoralement payant", promet-on.

Les ouvriers "choisissent le Front national : à 36 % selon un sondage IFOP", écrit Olivier Ferrand sur Le Monde.fr le 9 juin. Ils ne sont plus liés aux "valeurs" artificiellement isolées comme "de gauche" et ne doivent pas constituer la cible du PS.

Curieux propos. Ni les jeunes, les femmes, les chômeurs, les "minorités" ne constituent des groupes sociaux. Aucune de ces identités ne vaut en elle-même, toutes se composent entre elles et avec d’autres. Cette composition seule détermine les conduites : une femme homosexuelle, héritière, patronne d’une grande entreprise, dotée d’un très haut patrimoine, votera-t-elle à gauche ? Rien n’est moins sûr.

La grande majorité des femmes sont employées ou ouvrières, alors pourquoi bannir "la classe ouvrière" du cœur de la gauche ? Les chômeurs et précaires vont et viennent entre postes d’ouvriers et d’employés, pourquoi bannir "la classe ouvrière" du cœur de la gauche ? Par ailleurs, nombre de diplômés, cadres ou professions libérales, au capital économique élevé, votent à droite. Ils dénoncent l’assistanat. Ils ne sont pas solidaires des exclus. Un ouvrier jeune, en concurrence chaque jour pour garder son travail, sera-t-il, par ailleurs, plus "tolérant", "humaniste", "ouvert", qu’un ouvrier âgé ? Remarquons, de plus, que 56 % des ouvriers, 51 % des employés, votèrent Royal au second tour en 2007.

Au-delà, Terra Nova fait l’impasse sur une question fondamentale : pourquoi les classes populaires se sont-elles éloignées du PS ? Car les ouvriers ne votent pas premièrement FN, ils s’abstiennent : pour 69 % d’entre eux aux européennes de 2009, 70 % aux régionales de 2010. Cet éloignement n’est d’ailleurs pas simplement le fait du PS français, mais touche toute la social-démocratie européenne.

Risquons une hypothèse. L’impuissance de la gauche à répondre aux attentes sociales que note Olivier Ferrand n’a-t-il rien à voir avec les politiques menées par la social-démocratie qui, depuis une trentaine d’années, a accompagné, voire encouragé, la financiarisation de l’économie, l’instauration d’un libre-échange destructeur, la précarisation du travail, bref la domination du capitalisme dans sa version la plus rapace ? Terra Nova raisonne ainsi comme si les politiques concrètes menées par le PS n’avaient aucune importance sur le comportement des électeurs.

Qu’exprime alors ce rapport de Terra Nova tellement promu ? D’une part, le poids et l’alliance, pour conseiller les professionnels de la politique, de technocrates qui ignorent tout des classes populaires, et de communicants dont l’unique boussole est les sondages. D’autre part, le renoncement d’une grande partie du PS à affronter le patronat et plus globalement le capitalisme actionnarial pour défendre une politique apte à regagner les groupes populaires. Plus baisse la part des employés et des ouvriers au PS, plus gagne ce renoncement. Si bien qu’à présent semble "porteur" de théoriser, comme supplément d’âme et coup de pub, le divorce avec les classes populaires.

Le projet du PS pour 2012 en porte la trace. Que ce soit sur la question de la dette publique, de la crise de l’Union européenne, des droits sociaux des salariés, les contradictions, les imprécisions, les mesures en trompe l’oeil sont de mises et les déclarations d’intentions vertueuses cachent mal le refus de rompre réellement avec les politiques néolibérales. Le mot "capitalisme" paraît même tabou. Le projet socialiste ne l’emploie qu’une seule fois, pour prier de "réguler le capitalisme débridé".

Ce ne sont pas les ouvriers et les employés qui se sont éloignés du PS, c’est plutôt l’inverse. Terra Nova consacre cette démission, la célèbre et appelle la gauche à oublier son rôle historique.

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