1er février 2012
Par Christiane Marty, ingénieure-chercheuse, membre du bureau de la Fondation Copernic.
La version pdf de ce texte (avec ses schémas) est accessible à la fin de l’article.
La nécessité d’une réforme fiscale est de plus en plus portée dans le débat public. Le système fiscal actuel est en effet critiquable de nombreux points de vue, les principaux reproches concernant son injustice et son illisibilité. Notamment l’impôt sur le revenu, en théorie pourtant le plus juste du fait de sa progressivité (le taux d’imposition croît avec le revenu) ne peut pas être considéré comme satisfaisant. Outre le fait que sa part dans les recettes fiscales globales diminue régulièrement depuis deux décennies, avec en contrepartie la montée en puissance d’impôts plus injustes car proportionnels, l’impôt sur le revenu est de moins en moins progressif, envahi de « niches fiscales » et il comporte des dispositifs qui doivent être interrogés. C’est en particulier le cas du quotient familial, et ce thème a surgi début 2012 sur la scène politique. On peut regretter a priori que le débat sur la fiscalité arrive par cet aspect. Mais à l’examen, on constate qu’il permet de discuter des objectifs que la société se donne pour la fiscalité, la politique familiale, de mettre en évidence la nature des choix politiques à trancher.
Le quotient familial : un enfant de famille riche rapporte plus qu’un enfant de famille pauvre…
Définition du quotient familial
L’impôt sur le revenu est calculé sur la base d’un foyer fiscal qui est composé d’un couple marié (ou pacsé) ou d’un célibataire, auxquels sont rattachés les enfants. Un célibataire compte pour une part et un couple pour deux parts : c’est ce qui donne le quotient conjugal. Le système attribue des parts supplémentaires pour les enfants : une demi-part pour chacun des deux premiers, et une part entière pour chaque enfant à partir du troisième. C’est ce qui donne le quotient familial (ce terme est souvent employé pour désigner aussi le quotient conjugal). Le calcul de l’impôt se fait de la manière suivante : le revenu global du foyer est divisé par le nombre de parts, c’est sur ce quotient familial que s’applique le barème d’imposition. Le résultat obtenu est ensuite multiplié par le nombre de parts pour déterminer le montant de l’impôt. Comme le taux d’imposition est progressif, le fait d’appliquer le barème sur le quotient et non sur le revenu global permet d’obtenir une réduction d’impôt qui est d’autant plus forte que le revenu est élevé et que le nombre de parts augmente (voir le calcul en annexe).
Ce système de quotient familial constitue une exception française, si l’on excepte le Portugal et le Luxembourg.
En 2009, le quotient familial a coûté 13,9 milliards d’euros en moindres recettes fiscales, à comparer aux 47,7 milliards de recettes de l’impôt sur le revenu. Il en représente donc près de 30 %. L’importance de ce manque à gagner justifie que l’on s’attache à vérifier l’équité de sa distribution. Or précisément, elle fait défaut. En effet, le quotient familial appliqué dans un système de progressivité des taux d’imposition aboutit à ce que chaque enfant apporte une réduction d’impôt d’autant plus forte que les revenus de ses parents sont élevés (exemples donnés en annexe). Comme le note le Conseil des prélèvements obligatoires [1], l’économie d’impôt due au quotient familial croît plus que proportionnellement au revenu. De ce fait, l’avantage est très fortement concentré au bénéfice des ménages disposant des revenus les plus élevés, qui en bénéficient de manière disproportionnée : les 10% de ménages avec les plus hauts revenus se partagent 46% du total de la réduction d’impôt liée au quotient familial (voir graphe), c’est-à-dire 6,4 milliards, tandis que les 50% de foyers aux plus bas revenus se partagent… seulement 10% de ce montant, c’est à dire moins de 1,4 milliard !
Schéma : "Les effets anti-redistributifs du quotient familial"
(Voir pdf)
Source : Direction générale des finances publiques Lecture : la courbe rose indique comment se répartit le montant global de réduction d’impôt correspondant au quotient familialen fonction du niveau de revenu. On monte dans les revenus en suivant de gauche à droite l’axe horizontal : les 20 % de ménages les plus pauvres ne touchent rien (courbe plate à 0%). Les 50% les moins aisés des ménages se répartissent 10% du montant global (ce qui signifie en creux que les 50% de ménages les plus aisés se partagent les 90% restant). Etc.
Le quotient familial est donc anti-redistributif, c’est à dire que non seulement il ne permet aucune redistribution des plus hauts revenus vers les plus modestes, mais au contraire, il organise une redistribution dans le sens inverse. Ajoutons que près de la moitié des foyers fiscaux n’étant pas imposable, ces foyers ne bénéficient pas du dispositif.
Ce constat ne date pas d’aujourd’hui. En 1982, la gauche a tenté d’atténuer cette « disparité » en introduisant un plafonnement de la réduction d’impôt pour enfant, mesure ensuite renforcée en 1998. Pour 2011, le montant maximum de la réduction d’impôt vaut 2336 euros par demi-part. Ce plafond est fixé à un niveau tel qu’il ne concerne que très peu de contribuables, environ 2% d’entre eux. Les résultats présentés ci-dessus témoignent de l’inefficacité du plafonnement. Il est illusoire de penser rendre le système plus juste simplement en abaissant son niveau : cela ne modifierait en rien l’inégalité de la répartition sous ce plafond, qui fait qu’un enfant « rapporte » fiscalement 3 euros par mois en moyenne aux 10% de foyers les plus pauvres (le premier décile), 36 euros aux foyers du 5ème décile et 82 euros à ceux du 8ème décile [2] !
Cette première approche, pragmatique, permet de mesurer l’injustice du quotient familial pour autant qu’on adhère à l’idée que la société n’a pas à financer plus fortement les enfants des familles riches que ceux des familles modestes (on revient plus loin sur cette idée qui, paradoxalement, ne fait pas consensus et trouve quelques soutiens, même à gauche). La question se pose alors de savoir comment y remédier. Une suppression « sèche » du quotient familial pénaliserait les foyers modestes avec enfants, et même si la perte pour eux serait bien moins importante que pour les foyers riches, elle n’est pas envisageable. Quelle solution adopter pour rendre le système équitable ?
Quelles alternatives pour assurer l’équité ?
Pour répondre à cette question, il faut remettre le quotient familial dans un contexte plus global et examiner les objectifs de la fiscalité, ceux que la société se donne en matière de politique familiale, définir l’équité recherchée et voir comment articuler au mieux l’ensemble.
Redistribution verticale et horizontale
Le principe de la redistribution est de modifier la répartition primaire des revenus. Elle ne se fait pas seulement sous forme monétaire, mais aussi à travers la mise à disposition de services collectifs gratuits.
La redistribution verticale a pour fonction de limiter les inégalités de revenus et de promouvoir la justice sociale. Elle passe par des transferts monétaires des revenus les plus élevés vers les plus faibles.
La redistribution horizontale concerne différents domaines, liés à la couverture de risques sociaux : elle est à la base de la protection sociale. En matière de santé, elle organise la solidarité entre bien-portants et malades et passe par la sécurité sociale : la redistribution financière se fait du groupe des bien portants vers celui des malades. De même pour la prise en charge du chômage, il y a redistribution horizontale des actifs occupés vers les chômeurs indemnisés. En matière familiale, elle organise la solidarité des personnes sans enfants et des familles avec enfants.
La redistribution horizontale désigne un principe de solidarité fondamental et consensuel. Mais le principe en lui-même ne dit rien de ses modalités de mise en œuvre, qui peuvent être guidées par des conceptions différentes de l’équité et donc être sujets à discussion, comme on le développe dans ce texte.
Enfin, les redistributions verticale et horizontale n’ayant pas le même objet, elles entrent parfois en contradiction. Il y alors des choix politiques à faire.
On débouche immédiatement sur une question de fond : l’aide apportée par la collectivité aux familles pour l’éducation d’un enfant doit-elle varier ou non avec le niveau de revenu des parents ? Selon la philosophie que l’on se donne, on peut envisager une aide égale pour chaque enfant indépendamment du revenu des parents, une aide supérieure pour les hauts revenus, ou au contraire une aide réservée aux plus faibles revenus. Cette question renvoie à différentes conceptions de la protection sociale.
Des prestations plus importantes pour les enfants des familles aisées ?
Il n’est pas contestable que les familles riches dépensent plus pour l’entretien et l’éducation d’un enfant que les familles modestes : qualité des vêtements, de la nourriture, du logement, loisirs, etc. La société se donne-t-elle comme objectif de prendre en charge, en totalité ou partiellement, le coût réel d’un enfant quel que soit son milieu social ? Certains, pas seulement à droite, sont en faveur de cette option. Henri Sterdyniak [4] particulièrement défend ce choix sur la base d’une conception de l’équité horizontale définie de la manière suivante : « les familles avec enfants doivent avoir le même niveau de vie que les personnes sans enfants qui ont les mêmes revenus primaires, et ceci quel que soit le niveau de revenu ». Pour prendre un exemple, un couple de cadres qui élève trois enfants devra avoir le même niveau de vie qu’un couple de cadres de même revenu primaire (c’est-à-dire le revenu avant impôts et prélèvements) mais sans enfant. Ce qui signifie que la prise en charge des coûts liés aux trois enfants de cadres doit être plus ou moins complètement assumée par la collectivité de manière à ne pas diminuer le niveau de vie de leurs parents. C’est une interprétation particulière de l’équité horizontale. Elle sert de justification théorique au quotient familial qui fournit, comme on l’a vu, une réduction d’impôt par enfant croissant avec le revenu. Cette conception est plus que discutable et on peut tout autant lui opposer une équité horizontale qui ciblerait les enfants et non les parents, et qui viserait à assurer à chaque enfant un niveau de vie convenable quel que soit le revenu des parents.
Niveau de vie et échelles d’équivalence
Pour comparer le niveau de vie de ménages de composition différente, il est nécessaire de faire un certain nombre d’hypothèses, notamment pour appréhender les économies d’échelle que réalise un ménage de plusieurs personnes grâce au partage de biens (logement, etc.). Il faut pouvoir évaluer la consommation comparée des adultes, des enfants, peut-être selon leur âge ou leur nombre. Cela aboutit à établir une échelle d’équivalence et à définir des unités de consommation (uc). Le niveau de vie est défini comme le revenu disponible du ménage divisé par le nombre d’unités de consommation. Il est le même pour tous les individus d’un même ménage, adultes comme enfants.
Il existe plusieurs échelles d’équivalence pour évaluer le niveau de vie, dont la plus utilisée est celle de l’Insee : le premier adulte compte comme 1 uc, les autres adultes du ménage (âge supérieur à 14 ans) comme 0,5 uc, et chacun des enfants (âge inférieur à 14 ans) comme 0,3 uc. Par exemple, un couple sans enfant comptera comme 1,5 uc, un couple avec 3 enfants de moins de 14 ans compte comme 2,4 uc (1+0,5 + 3 x 0,3). Si les deux couples ont le même revenu, le niveau de vie du premier couple sera dit 1,6 fois supérieur à celui du couple avec enfants (rapport de 2,4 à 1,5). Si on fait le même calcul selon une autre échelle, celle dite d’Oxford, le résultat sera différent et donnera un rapport entre les niveaux de vie de 1,9 au lieu de 1,6.
Toute estimation d’une échelle d’équivalence repose sur une définition implicite du niveau de vie et ne peut pas aboutir à une mesure objective [6]. Il semble donc délicat de prétendre distribuer des sommes aussi importantes que celles en jeu dans le cadre du quotient familial, sur la base d’un objectif visant le maintien d’une grandeur dont la mesure est essentiellement conventionnelle.
Des prestations égales pour chaque enfant ou plus fortes pour les enfants des familles modestes ?
L’aide pour les enfants doit-elle alors privilégier les familles les plus modestes, en considérant qu’une famille aisée a plus de capacités qu’une famille modeste pour élever ses enfants ? Ou bien doit-elle être égale pour chaque enfant ? On rejoint là un débat récurrent sur le modèle de protection sociale. On s’en tiendra ici à présenter sommairement la philosophie des options possibles.
Schéma : "L’injustice du système actuel de transfert par enfant"
(Voir pdf)
Source : C. Landais, T. Piketty et E. Saez, Pour une révolution fiscale. Les revenus sont divisés en déciles : P0-10 désigne les 10% de revenus les plus bas, P10-20, les 10% de revenus suivants, etc. Le décile des plus hauts revenus, P90-100, est dilaté de manière à mieux mettre en évidence l’augmentation très marquée du quotient familial à l’intérieur même de ce dernier décile.
Le montant global reste assez stable pour les 9 premiers déciles (les 90 % de revenus les plus bas) mais croît très fortement pour les 10% de revenus les plus élevés. Les prestations familiales assurent, pour leur part, une aide qui décroît lorsque le revenu croît (exception faite du premier décile, qui reçoit un transfert inférieur aux autres déciles). Le caractère anti-redistributif de l’ensemble « prestations et quotient familial » est nettement marqué pour le dernier décile. Il est en réalité de la responsabilité unique du quotient familial. Les données numériques de ce graphe montrent que la réduction moyenne d’impôt approche des 300 euros par mois pour un enfant dont les parents appartiennent au groupe du 1 % des revenus les plus élevés, alors qu’elle ne dépasse pas 35 euros pour les 50 % de revenus les plus bas ! Le quotient familial doit être remis en cause.
Cela ne signifie pas attaquer la politique familiale. D’ailleurs, contrairement à une idée tenace, le quotient familial est loin d’en être le socle. Il ne représente en réalité qu’une part assez faible (10 à 14 %) des dépenses publiques faites pour les familles, estimées généralement autour de 100 milliards d’euros. Les allocations familiales ont représenté 60 milliards d’euros en 2010 et les seules majorations de retraite 16 milliards.
Envisager de toucher à un élément de la politique familiale attire toujours des réactions spontanément défavorables. Pourtant, dans le quotient familial, ce qui est mis en cause, ce n’est pas l’aspect familial mais l’aspect quotient. Remédier à son injustice ne veut pas dire supprimer les aides aux familles mais les réorienter de manière équitable.
Quelle articulation entre politique familiale et politique fiscale ?
En France, la politique familiale fait appel à la fiscalité, principalement à travers le quotient familial. Cette familialisation des impôts fait l’objet de nombreuses critiques, dont la moindre n’est pas l’opacité parallèle de l’impôt et de la politique familiale. La légitime prise en compte des enfants par la société a-t-elle vocation à passer par l’impôt ? La question mérite réflexion.
Un certain nombre de pays ne prévoient aucune prise en charge des enfants dans la fiscalité, parmi eux les pays réputés comme les plus égalitaires : le Danemark, la Finlande, la Suède, la Norvège, l’Islande, mais aussi l’Autriche ou l’Australie. Ils n’en négligent pas pour autant la responsabilité de la société vis à vis des familles. Simplement, elle n’a pas de traduction fiscale.
En France, la Déclaration des droits de l’homme et du citoyen parlait en 1789 de la contribution commune qui s’impose aux citoyens « en raison de leurs facultés ». Certains arguments s’appuient sur cette formulation - de toute façon progressiste - pour justifier le bien fondé du quotient familial (et conjugal par la même occasion). La faculté de contribution des citoyens serait celle de leur ménage, une fois prises en compte les charges de famille. Ce qui se discute. Mais affirmons d’abord qu’on doit s’autoriser à faire évoluer, si besoin, un texte vieux de plus de deux siècles [7]. Ensuite dans le fond, la conception de « faculté de contribution » donne lieu à diverses interprétations.
La France a mis en œuvre une forme très particulière de conception de l’équité contributive devant l’impôt, basée sur l’idée d’une capacité contributive des citoyens définie en fonction de leurs charges familiales. Ce qui mérite débat. On passe en effet, subrepticement, du citoyen au ménage : celui-ci devient le foyer fiscal. Cela implique qu’on ne considère plus une personne en fonction de ses revenus, mais un ménage en fonction de sa composition. La notion de « capacité de contribution » ne se réfère plus au revenu, mais au revenu diminué des besoins - estimés - du ménage. Les individus n’existent plus devant l’impôt, l’égalité des citoyens devant l’impôt ne peut plus avoir de sens.
[1] Rapport de mai 2011, Prélèvements obligatoires sur les ménages, progressivité et effets redistributifs.
[2] Données fournies par le site internet du livre « Pour une révolution fiscale », www.revolution-fiscale.fr.
[3] Voir Un impôt juste pour une société juste, coord. Vincent Drezet, Christiane Marty, Syllepse, 2011.
[4] Henri Sterdyniak, Faut-il remettre en cause la politique familiale française ? Revue de l’OFCE, janvier 2011.
[5] C’était en tout cas la logique qui prévalait à l’origine, elle est de moins en moins avérée aujourd’hui.
[6] Il est en particulier difficile d’appréhender de manière satisfaisante le coût d’un enfant comparé à celui d’un adulte. L’échelle sur laquelle se base le quotient familial n’est d’ailleurs alignée sur aucune des échelles d’équivalence adoptées généralement pour l’évaluation du niveau de vie (Insee, Oxford,…). Un ménage de 2 adultes et 3 enfants comptera comme 4 parts pour le calcul de l’impôt sur le revenu et entraînera une réduction d’impôt en conséquence, là où l’Insee évalue la même famille à 2,4 unités de consommation. La Direction générale du Trésor note que le quotient familial accorde aux familles de trois enfants et plus un avantage allant largement au-delà de toute échelle d’équivalence. De plus, alors que les études tendent à montrer que le coût d’un enfant dépend beaucoup plus de son âge que de son rang dans la fratrie, le quotient familial prend en compte le rang dans la fratrie (à partir du 3ème enfant) mais non pas l’âge.
[7] Heureusement d’ailleurs pour les femmes que les idées ont bien progressé depuis cette période.
[8] Voir Un impôt juste pour une société juste, op. cit.
[9] On peut étendre ce principe pour les personnes à charge.
[10] Le crédit d’impôt bénéficie aussi aux foyers non imposables, ce que ne permet pas la réduction d’impôt.
[11] Voir également Denis Clerc, Alternatives économiques, Crédit d’impôt plutôt que quotient familial : une sacrée bonne idée !
[12] Camille Landais, Économie publique, n°13, Le quotient familial a-t-il stimulé la natalité française ?
[13] Rapporté notamment dans le Rapport de la Commission des comptes de la Sécurité sociale de septembre 2011.
[14] Elle est néanmoins plafonnée à 2336 euros par demi-part, mais ce plafonnement ne concerne qu’environ 2% des contribuables.
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